Dérèglements de contes

Promenades théâtrales (3/6)

Le Regard Libre N° 16 – Loris S. Musumeci

« LE BARDE. Si j’abonde dans le sens de Javotte, certains d’entre vous veulent que les contes changent et d’autres non ? »

[…]

« LE BARDE. On pourrait combiner les deux. On garde les mêmes histoires pour que la tradition soit maintenue. Et en contrepartie vous vous échangez les costumes et les rôles. Comme ça, ceux qui veulent changer, vont pouvoir vivre des aventures qui ne sont pas les leurs et ceux qui ne veulent pas changer vont se retrouver avec des histoires qui perpétuent la tradition. Et les générations à venir vont continuer à lire les contes de fées qu’on a toujours lus ! »

Loin des enjeux vitaux et graves d’une tragédie, nous passons à la légèreté d’une comédie inédite : Dérèglements de Contes à Pergrimland. Cette pièce a été écrite dernièrement par Cédric Jossen, un valaisan passionné de théâtre, qui, peu à peu, est en train de devenir un véritable professionnel. Quatre représentations sillonnèrent le Valais entre février et mars de cette année à la plus grande joie du public qui ne manqua pas de passer un beau moment de rires et de divertissement.

La pièce, comme son titre l’indique, dérègle des contes en réglant les comptes de la sacro-sainte tradition des intouchables histoires à raconter sans jamais changer une virgule. Monsieur Jossen nous emmène dans un délire de parodies virant aux caricatures de société, qui illustrent combien les contes peuvent être tout à fait d’actualité.

Le rideau s’ouvre sur un salon où le lecteur, désirant savourer de doux et envoûtants contes éternels, pose un grand livre sur ses genoux. Il se trouvera cependant, toute la pièce durant, bien confus de l’attitude des personnages se révoltant contre leur propre histoire ; ceux-ci se disputent également dans une lutte entre les progressistes qui veulent rejeter leur tradition et les conservateurs qui sont prêts à tout pour garder leur conte tel quel. Ainsi, les différentes trames s’entremêlent et se dégradent au plus grand désespoir du barde, ce fidèle conteur qui cherche à les livrer dignement.

Pour en connaître davantage sur l’auteur ainsi que sur sa pièce, nous l’avons rencontré le mois dernier. Cédric Jossen se présente et nous livre ses pensées.

Vous êtes père de famille, guide au Musée d’Histoire du Valais à Sion, mais également homme de théâtre depuis quelque temps. Qu’est-ce qui vous a poussé à pénétrer le monde de l’art dramatique et aller jusqu’à écrire des pièces ?

Depuis mon plus jeune âge, j’amusais la galerie dans ma famille ainsi qu’à l’école. Un jour, je me suis dit qu’il fallait que je me lance. C’était en 1993, à Courtelary, dans le Jura bernois, où j’habitais à l’époque. J’ai joué avec le groupe du Clos-Bernon. Mais c’est en 2007 que le virus m’a pris. Je jouai avec la troupe Malacuria l’adaptation de Carmen à Sion. Ce fut très intense comme expérience. Dès lors, tout est allé très vite. La mise en scène commença à m’intéresser. C’est d’abord la troupe de Salins qui m’a demandé ; puis celle de Lens, les Toc’Art, ensuite celle de St.-Léonard, les Arlequins, et enfin celle du Val d’Anniviers, Les Compagnons de la Navizence. Aujourd’hui, je continue à mettre en scène les pièces des trois premières troupes. J’ai également moi-même créé une compagnie, la Compagnie Catharsis. Sinon, j’ai suivi une formation en dramaturgie à l’Université de Lausanne et à La Manufacture. C’est en faisant tout cela que je me suis senti toujours plus poussé vers le théâtre ; toutes ces expériences, mais également la rencontre de personnes motivées à jouer du théâtre, à se produire sur scène. Mon envie est de leur donner la possibilité de le faire, de prendre du plaisir et d’en donner.

Dérèglements de Contes à Pergrimland semble émerger d’une profonde réflexion quant au sens des contes pour enfants. Quels furent l’élan ainsi que la principale source d’inspiration pour l’écriture de cette comédie ?

Lors de ma formation en dramaturgie, justement, nous avions beaucoup travaillé sur les contes, et surtout sur la façon de les aborder autrement. J’ai eu beaucoup de plaisir à le faire. Ensuite, c’est parce que cette année, il y avait beaucoup de personnes dans la troupe de Salins qui voulaient jouer. Je ne suis pas très emballé par les comédies contemporaines où il y a beaucoup de comédiens ; donc, comme rien ne m’inspirait, je me suis dit qu’il fallait écrire quelque chose. J’ai alors demandé à tout le monde quels étaient leurs contes préférés. En fonction des retours, j’en ai choisis six. Puis, durant plusieurs semaines nous nous sommes retrouvés pour échanger des idées, tout en suivant une ligne directrice. Ensuite, pendant deux mois, je me suis inspiré de ces idées pour écrire la pièce. J’avais envie, par ce biais, de montrer et aux comédiens et aux spectateurs que l’on peut modifier les contes comme on en a envie. De plus, je suis également conteur : forcément, les contes me parlent particulièrement. Mais ce qui m’intéresse avant tout c’est de casser l’idée reçue que les contes sont exclusivement pour les enfants. En fait, je ne raconte pratiquement jamais pour des enfants, plutôt uniquement pour des adultes. Et j’aimerais vraiment que cette notion disparaisse afin que les adultes se laissent à nouveau prendre au jeu. Dérèglements de Contes à Pergrimland, c’était un moyen d’aller dans cette direction.

Le cœur de cette comédie paraît toucher à la question de la tradition ; « parce que la tradition, c’est la tradition » proclame l’un des personnages. Doit-on modifier et adapter les contes selon les époques ? Ou ne vaudrait-il pas mieux maintenir l’histoire telle qu’elle fut et la transmettre fidèlement ? En somme, défendez-vous plutôt une conservation ou une progression dans le domaine littéraire et artistique ?

Dans la pièce, il y a les deux points de vue. C’est aussi un peu ma vision des choses. Pour un enfant, il faut raconter l’histoire et toujours la même ! Parce que sans cela, on se fait réprimander… Et c’est normal, il faut avoir un monde régulier et rassurant qui vous entoure. Quand on grandit, on peut laisser plus libre cours à son imagination. Par exemple : pourquoi la mère du petit chaperon rouge envoie-t-elle sa fille dans la forêt sachant qu’elle va sûrement rencontrer le loup ? Et là, cela devient intéressant… D’ailleurs, j’ai eu plusieurs retours de spectateurs adultes qui me disaient : « J’ai aimé retrouver le monde des contes et là, je les ai vus autrement que quand j’étais enfant. J’ai remarqué qu’on pouvait imaginer plein de choses en fait ! » Du coup, je pense avoir réussi ma mission.

Quels sont vos projets pour vos futures réalisations théâtrales ?

J’en ai plein pour cette année et déjà aussi pour 2017. D’abord avec la troupe des Toc’Art de Lens, j’ai mis en scène une pièce qui s’intitule Les macarons à la neige, une pièce de Frédéric Crettaz, ce sera pour tout le mois de mai. Ensuite, dans la même idée, avec les jeunes de l’Art Bacouni de Vex, une adaptation de Deux Persans à Paris de Montesquieu, pour début juin. En septembre, je mettrai en scène Cuisine et dépendance, une pièce de Pierre Dacri et Agnès Jaoui, avec ma compagnie, la Compagnie Catharsis. Au mois d’octobre, il y aura la prochaine pièce des Arlequins de St.-Léonard. Je mettrai en scène Sexe et jalousie, une comédie de Marc Camoletti, un maître en ce genre. En novembre, à nouveau avec la Compagnie Catharsis, je mettrai en scène et je jouerai une très belle pièce qui s’intitule Pierre et fils, une comédie touchante et drôle, jouée à deux avec mon ami Patrick Goethier. Donc, mon agenda 2016 est bien chargé. Et pour l’été 2017, j’ai un très gros projet, une grande production à la Belle Usine de Fully. Il s’agit des Liaisons dangereuses de Choderlos de Laclos. Mais de cela, vous en saurez plus dans quelque temps !

Ecrire à l’auteur : loris.musumeci@leregardlibre.com

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