Petit inventaire du registre grivois dans la littérature européenne

Le Regard Libre N° spécial « Langue française » – Léa Farine

« Mieulx est de ris que de larme escripre, pour ce que rire est le propre de l’homme », écrit Rabelais dans Gargantua. Propre à l’homme également, la maîtrise du langage ainsi qu’une certaine créativité en matière de sexualité. Dès lors, il semble fort logique de considérer que le genre grivois n’est rien de moins qu’une des plus formidables expressions de la distinction humaine. N’en déplaise aux tristes qui se drapent d’une dignité toute raide. Il serait plus profitable à leur élévation de secouer les mites de cet habit faux, car pour retrouver le goût (et la pureté) du blanc, rien ne vaut une fine appellation (polissonne bien sûr). On peut, sous couvert de décence, renier les joies du jeu, mais il me semble qu’aucun homme (ou femme) ne soit jamais assez fort pour ce calcul. Il n’y a en effet rien de vulgaire à esthétiser des thèmes qui semblent vils de prime abord. La démarche, au contraire, est anti-pornographique.

Notre inventaire commence avec la pièce Lysistrata d’Aristophane, auteur comique grec ayant vraisemblablement vécu à Athènes au Ve siècle av. J.-C. Désireuses de faire revenir leurs maris de la guerre, les Athéniennes, puis les femmes de toutes les cités grecques, décident de faire la grève du sexe jusqu’à ce que les hommes cessent de combattre. Les jeux de langage qui parsèment le texte perdent certainement un peu de leur dimension originelle une fois traduits en français, mais demeurent cependant assez ostensibles pour que l’on puisse en saisir l’évidente licence.

Voyons par exemple, au début du texte, un échange entre deux protagonistes :

« CLÉONICE. — Qu’est-ce donc, ma chère Lysistrata, qui te fait nous convoquer, nous, les femmes ? Quelle est cette affaire ? De quelle importance ?
LYSISTRATA. — Grande.
CLÉONICE. — Et grosse aussi ?
LYSISTRATA. — Et grosse tout à fait, par Zeus.
CLÉONICE. — Et alors, comment ne sommes-nous pas là ?
LYSITRATA. — Pas ce genre- là ! […] »

Et plus loin, quand les hommes arrivent en ville après une longue période d’abstinence :

« LE CORYPHÉE. — […] Comme des lutteurs, ils écartent de leur ventre leur manteau. Il semble que la maladie est du genre « athlétique ». »

Je passe rapidement sur les fabliaux érotiques du Moyen-âge, dont les titres suffisent à évoquer la teneur : Du chevalier qui fist les cons parler, Des trois dames qui troverent un vit, De l’evesque qui beneï lo con ou encore Cele qui se fist foutre sur la fosse de son mari. On en trouve des occurrences du XIe au XVe siècle environ.

Un peu plus tard, au XVe siècle, il nous faut évidemment évoquer un grand maître du genre, Rabelais, qui mène ses explorations jusqu’à une scatophilie manifeste, par exemple dans l’épisode du « Torchecul » de Gargantua, qui après s’être essuyé le derrière à l’aide d’un grand nombre d’objets à l’efficacité douteuse, opte finalement pour un (infortuné) « oyzon ». L’auteur est également et surtout l’inventeur de la contrepèterie, ce jeu de mot délicieux qui dissimule les propos les plus obscènes sous une très innocente apparence linguistique. On peut citer les fameux : « folle à la messe » et « à Beaumont-le-Vicomte », aux chapitres XVI et XXI de Pantagruel. A notre époque, le magazine Le Canard enchaîné en publie chaque semaine une sélection dans la rubrique « Sur l’Album de la Comtesse » (ne cherchez pas, ce n’en est pas une). Voici quelques exemples : « Le proviseur a de forts pions dans sa ville, Metz » (édition du 18.6.2003) ou « Des peignoirs se tendent dans les coulisses » (16.7.2003). Cinq autres contrepèteries sont dissimulées dans l’introduction et la conclusion du présent article. Les solutions sont toutes disponibles en ligne.

Un autre maître de la dissimulation, grivoise ou non, au XVIe siècle cette fois, est Shakespeare. Maître absolu en la matière, il use constamment de procédés d’équivoques avec une subtilité incomparable même si, comme chez Aristophane, ces dispositifs perdent de leur substance une fois traduits. Dans Le songe d’une nuit d’été, par exemple, le personnage de Titania, la reine des fées, sous l’effet d’un filtre magique, tombe amoureuse de Bottom, un tisserand rustre affublé d’une tête d’âne, ce qui donne lieu à toute une série d’effets comiques sur le thème de la zoophilie. Voici un extrait, où il semble que Titania s’accouple avec Bottom, même si le sens volontairement suspendu et les allusions discrètes sauvent la décence, en apparence :

« TITANIA. — Ou bien dis-moi, mon doux amour, ce que tu désires manger.
LE RUSTRE. — Ma foi, un picotin. Je mâcherais bien de la bonne avoine sèche. Il me semble que j’ai grande envie d’une botte de foin. Rien de tel que du bon foin, du foin bien parfumé.
TITANIA. — J’ai une fée aventureuse qui ira fouiller / Le trésor de l’écureuil, et te trouver des noisettes fraîches.
LE RUSTRE. — J’aimerais mieux avoir une poignée ou deux de pois secs. Mais je vous en prie, qu’aucun de vos gens ne me dérange : J’ai une inclinaison au sommeil qui me vient.
TITANIA. — Dors, et je vais t’entourer de mes bras / Mes fées, partez, disparaissez.
Ainsi le liseron enlace tendrement / Le chèvrefeuille embaumé ; ainsi le lierre femelle / Encercle les doigts de l’orme. / Oh ! comme je t’aime ! comme je t’idolâtre ! »

On peut citer également le jeu scénique et linguistique, filé pendant toute la pièce, autour de la « fente du mur », à travers laquelle se parlent (à tout le moins) Pyrame et Thisbé :

« PYRAME . — Oh ! baise-moi par le trou de cet ignoble mur.
THISBÉ . — Où sont tes lèvres ? Je ne baise qu’un trou de mur. »

Rien de choquant dans des fables comme Le Corbeau et le Renard , mais il existe d’autres textes de Jean de La Fontaine qu’on ne ferait pas réciter aux enfants. Il est en effet l’auteur d’une série de contes grivois, à la teneur à la fois humoristique et érotique, parus à partir de 1665 dans les recueils Contes et nouvelles en vers et dont certains extraits feraient assurément rougir la sage fourmi. Celui-ci par exemple, tiré de Promettre est un, et tenir est un autre :

« Jean amoureux de la jeune Perette […] / Pour la fléchir s’avisa de lui dire, / En lui montrant de ses mains les dix doigts, / Qu’il lui pourrait prouvant autant de fois, / Qu’en fait d’amour il était un grand sire. […] / Et le galant voyant l’heure venue […] / Ne perd point de temps, prend quelques menus droits, / Va plus avant, et si bien s’insinue, / Qu’il acquitta le premier de ses doigts, / Passe au second, au tiers, au quatrième, / Reprend haleine et fournit le cinquième. / Mais qui pourrait aller toujours de même ! / Plus moi hélas ; quoique d’âge à cela, / Jean non plus, car il en resta là. / […] Perette, dis-je, abusée en son conte, / Et ne pouvant rien de plus obtenir, / Se plaint à Jean, lui dit que c’est grand honte / D’avoir promis, et de ne pas tenir. / Mais à cela notre trompeur apôtre, / De son travail suffisamment content, / Sans s’émouvoir répond en la quittant, / Promettre est un et tenir est un autre. / Avec le temps je m’acquitterais des dix, / En attendant, Perette, adieu je vous dis. »

Au XIXe siècle, par contre, ça ne rigole plus. Dans la sombre période d’après-révolution, éros s’allie souvent à thanatos, comme dans les nouvelles fantastiques de Théophile Gautier, qui mettent en scène des amours entre morts et vivants, ou dans La mort des amants de Charles Baudelaire. On trouve également des textes plutôt réalistes à connotation sexuelle, comme chez Mallarmé ou Maupassant, mais là aussi, l’humour semble avoir disparu. De la même manière, au XXe siècle et jusqu’à aujourd’hui, il est bien difficile de trouver des exemples d’œuvres dans lesquelles la sexualité est traitée avec un humour. L’aurait-on dramatisée ? J’ai beau y penser, je ne trouve aucun exemple permettant d’infirmer cette thèse. Tant dans la littérature franchement érotique – comme le célèbre Histoire d’O de Pauline Réage, Les Exploits d’un Jeune Don Juan de Guillaume Apollinaire, que dans des textes à la sensualité plus discrète – L’Amant de Marguerite Duras, Belle de Jour de Joseph Kessel, entre autres car la liste est longue – la langue se fait plus crue que cryptique. Et quand elle demeure suggestive, ce n’est pas dans le but d’amuser.

D’autres moyens d’expression ont vu le jour, comme le cinéma, mais le réalisme qu’apporte l’image ne sauve pas la donne, au contraire. La pornographie contemporaine, je crois, est l’expression la plus évidente du véritable malaise de nos civilisations par rapport à la sexualité. Souvent brutaux, jamais créatifs, les films pornographiques représentent l’acte sexuel de façon anti-esthétique alors que c’est justement l’esthétisation de l’acte sexuel qui lui donne sa dimension humaine. Le langage également disparaît, car on ne parle pas ou peu avant, pendant et après l’acte, et s’abîme avec lui la possibilité même d’un érotisme ludique. Ainsi, si la libération des mœurs a apporté d’indéniables progrès, elle semble également nous avoir paradoxalement déshumanisés en établissant des standards qui nous nous permettent plus aussi facilement d’imaginer que la sexualité peut être vécue de façon joueuse, joyeuse, et drôle. A défaut, il ne nous reste plus qu’à tourner vainement nos peines vers les livres. Les rites sont un bien nécessaire.

Ecrire à l’auteur : leafarine@gmail.com

Crédit photo : © Le Salon Littéraire

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