La Russie est-elle redevenue une puissance mondiale ?

Le Regard Libre N° 26 – Clément Guntern

Ces dix dernières années, est réapparu sur la scène internationale un acteur que beaucoup d’Etats avaient oublié depuis la chute de l’Empire soviétique : la Russie. Depuis le début des années 1990, l’hégémon américain a fait oublié qu’avant l’hyperpuissance, il y avait deux superpuissances. On a parlé du retour de la Russie sur le plan mondial avec ses interventions à l’étranger ou parfois loué son activité sur la scène internationale face à l’inactivité de l’Occident. Est-il pourtant vraiment question d’un véritable retour en force de la Russie au niveau mondial ou est-ce une puissance de façade, bruyante mais peu constructive ?

Tout d’abord, il s’agit de définir les contours du concept de puissance d’un Etat ainsi que de puissance mondiale. La puissance n’existe que dans la relation d’une personne à une autre. C’est-à-dire la capacité qu’a une personne (dans notre cas un Etat) à soumettre sa volonté à autrui. Mais cette capacité d’un Etat peut être comprise de plusieurs façons. Premièrement, un Etat peut être puissant parce qu’il possède une force militaire supérieure à son ennemi. Deuxièmement, la puissance étatique peut être comprise comme économique, avec une forte capacité de production ou la possession de ressources stratégiques comme les hydrocarbures. Ainsi, plus son économie est développée ou stratégique, plus un pays est puissant. Un autre aspect de la puissance est ce que l’on appelle la  « soft power », ou puissance douce. Il s’agit d’une forme de puissance intangible mais qui pourtant se retrouve tous les jours dans la politique mondiale. La puissance douce consiste en la capacité d’un Etat (ou d’autres formes d’organisations : ONG, organisations internationales, entreprises, etc.) à faire changer de comportements d’autres Etats, les mener à penser différemment de manière indirecte, en douceur. Ces différentes définitions de la puissance étatique vont nous permettre de définir si oui ou non la Russie mérite le qualificatif de puissance mondiale.

Une puissance militaire crédible

Comme nous l’avons mentionné, pour pouvoir prétendre à une place de puissance régionale voire mondiale, l’aspect militaire est essentiel. De ce côté, la Russie a consenti d’importants efforts d’armement, mais le budget américain reste dix fois supérieur. La puissance russe se trouve plutôt dans un usage plus fréquent de la force qui crédibilise les forces armées russes. A plusieurs reprises, les Russes sont intervenus au sol dans des pays étrangers, contrairement au président Obama qui a été réticent à agir ouvertement. De plus, les incidents se sont multipliés depuis quelques années avec des avions et des navires militaires  russes ayant cherché à plusieurs reprises à tester la tolérance des Européens et des Américains. En résumé, nous pouvons en conclure que la Russie a su se reconstruire en tant que puissance militaire crédible : menaçante envers ses voisins de l’ouest mais nettement inférieure à la puissance militaire américaine.

Pas une puissance mondiale pour autant

La puissance d’un Etat ne se mesure pas uniquement à sa force militaire ou à son activité diplomatique. Une puissance mondiale se doit pour exister et influencer les autres Etats d’être une grande puissance économique. Depuis la chute de l’URSS, la Russie a connu de nombreuses années de crise économique ravageant le pays. La croissance a tout d’abord été absente dans les années 1990, puis on a observé une reprise. L’économie russe s’est toutefois basée petit à petit sur l’exploitation de matières premières tels le gaz et le pétrole. Du fait de l’importance de ces ressources, le pays a été très sensible aux variations des prix du pétrole, particulièrement ces dernières années avec des prix très bas, ce qui a engendré une grande baisse des recettes de l’Etat. L’économie russe n’a toujours pas réussi à prendre son envol. Mis à part les énergies fossiles, la Russie n’est pas un acteur économique de premier plan et n’a pas le poids qu’on attendrait en voyant sa politique extérieure. En effet, une puissance mondiale, pour être prise au sérieux, doit pouvoir résister aux crises et avoir une économie riche qui puisse soutenir une politique ambitieuse. Dans le cas contraire, la puissance militaire ne serait qu’une coquille vide. L’économie russe n’est clairement pas assez développée pour prétendre soutenir un rôle de puissance mondiale.

Une puissance douce ?

Plusieurs chercheurs ont avancé la concept de « soft power » pour décrire une forme de puissance intangible mais qui pourtant se retrouve tous les jours dans la politique mondiale. Nous parlons donc de la capacité d’un Etat à obtenir ce qu’il veut sans forcer les autres acteurs et sans même qu’ils se sentent forcés. Avec cette définition, l’exemple le plus évident de puissance douce est celui des Etats-Unis qui, par leur culture et leur influence, dictent aux autres Etats les normes du système international. De ce point de vue-là, même si l’on sent monter dans les opinions occidentales un certain mouvement pro-russe, la Russie n’a manifestement pas les moyens d’influencer sur n’importe quel thème l’agenda politique mondial. A-t-on vu des Etats autres que ceux de l’ancienne sphère de l’URSS se mettre en conformité avec des normes russes ? Manifestement, la puissance normative russe n’est pas très importante. L’Union européenne, elle, représente un bon exemple de puissance douce : tous les Etats de l’ancien bloc de l’Est et même plus n’ont-ils pas au moins amorcé un rapprochement avec l’UE ? La Russie ne possède donc pas les caractéristiques d’une grande puissance au niveau de la « soft power ».

Le rôle de l’histoire

Nous pouvons faire ressortir trois crises majeures dans lesquelles la Russie et plus particulièrement Vladimir Poutine ont été fortement impliqués. Celles de la Géorgie, de l’Ukraine et de la Syrie. Ces trois pays ont tous été le théâtre de conflits armés dans lesquels la Russie a été engagée ces dix dernières années. Dans les trois cas, d’aucuns ont analysé l’issue (ou du moins le résultat intermédiaire, ces crises n’étant pas toutes résolues) comme une victoire russe et le symbole de la puissance retrouvée de la Russie. Il faut tout d’abord rappeler que la Géorgie et l’Ukraine ont toutes deux fait partie de l’URSS et qu’elles ont par conséquent une longue histoire en commun avec leur grand voisin russe. A l’échelle de l’histoire, leur indépendance reste un fait pas si éloigné. La Syrie également a eu, depuis son indépendance, une relation privilégiée avec l’URSS par sa situation de quasi seul allié au Moyen-Orient durant la Guerre froide. Le cadre de ces deux crises se situe donc dans la sphère d’influence historique de la Russie et non dans des zones où elle serait un acteur nouveau. A-t-on vu ces dernière années la Russie se mêler à des affaires concernant l’Amérique du Sud ou l’Afrique, continents sous forte influence occidentale et plus particulièrement américaine ?

L’optique de Vladimir Poutine

La Russie n’a donc pas cherché à étendre son influence par ces conflits mais plutôt à réaffirmer le rôle prépondérant qu’elle jouait avant la chute de l’URSS. Ces actions militaires et politiques s’inscrivent dans une vaste opération de restauration de l’influence russe. Dès sa prise du pouvoir, Poutine n’a eu de cesse de vouloir restaurer la Russie qu’il a vu bafouée par les puissances occidentales depuis la chute de l’Empire soviétique. En effet, la Fédération de Russie s’est même retrouvée sous perfusion de la banque mondiale, comme tant de pays du tiers-monde. De plus, avec la fin de l’URSS, les pays satellites de l’Est se sont lancés avec joie dans les bras de l’Occident, que ce soit dans l’OTAN ou l’Union européenne. D’après Poutine, son pays est menacé et encerclé. L’Union européenne et surtout les États-Unis se sont comportés, durant une vingtaine d’années, comme si la Russie était morte et ont pris des décisions unilatérales poussant leur alliance toujours plus vers l’est. Poutine essaie donc de se réaffirmer en tant qu’acteur sur la scène internationale.

Au regard de tous ces éléments, nous pouvons avancer que malgré l’image de puissance que dégage la Russie de Poutine, la force et les bons résultats obtenus dans l’action extérieure ne peuvent contre-balancer le bilan très mauvais sur le plan interne. Dans un reportage diffusé en février sur les ondes de la RTS, nombre de citoyens russes se disaient certes fiers de ce que le président Poutine a accompli pour redorer l’image de leur pays à l’étranger, mais ce qu’ils retiennent surtout, c’est l’économie en panne, les services de santé déficients et, dans une moindre mesure, le manque de démocratie. La Russie, par sa taille, ses ressources, son armée et son influence sur d’autres Etats, ne peut pas être classée dans la catégorie des puissances mondiales. Elle ne peut prétendre imposer ou influencer un ordre global autour d’elle. Sur le plan mondial, la Russie est dans un rôle de perturbateur de l’ordre occidental et tente de le déstabiliser. Poutine n’a jamais vraiment tenté de construire quelque chose de nouveau au niveau mondial. Au contraire, il cherche à déstabiliser des pays pour s’imposer et non pas à les faire adhérer à un modèle. Toutefois, la Russie reste effectivement une grande puissance régionale dans sa sphère historique d’influence, quoique l’Union européenne ait tendance à y empiéter comme en Géorgie ou en Ukraine.

Alors donc, pourquoi voyons-nous une Russie puissante et qui parfois fait peur ? C’est de l’absence de limite que Poutine tire sa puissance. Il ne recule pas devant la souveraineté étatique d’autres pays comme en Ukraine ou dans les attaques informatiques de la présidentielle américaine. C’est parce qu’il est prêt à tout et ne recule pas devant le droit international qu’il nous paraît puissant. Arrêtons de fantasmer sur la prétendue puissance russe comme le fait l’extrême droite en Europe et aux Etats-Unis, ou au contraire d’en avoir une peur primaire, mais dialoguons avec elle dans la compréhension de l’un et de l’autre.

Ecrire à l’auteur : clement.guntern@leregardlibre.com

Crédit photo : © quebec.huffingtonpost.ca

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