Félix-Antoine Savard et l’âme du Canada

Le Regard Libre N° 28 – Louis-Joseph Gagnon

Peu d’entre nous, Canadiens-Français et Canadiens-Anglais, connaissent nos écrivains qui, par leurs écrits, traduisirent pour leurs compatriotes l’âme de leur patrie. Félix-Antoine Savard, prêtre, écrivain-poète et folkloriste du XXe siècle, natif de Québec, est un de ceux-là. Pourquoi alors, si j’affirme que peu au Canada ne savent pas même le nom de cet auteur, hormis les quelques étudiants du pavillon dédicacé à son nom à l’Université Laval à Québec, pourquoi publier un article dans un journal suisse ?

La cause en est toute simple : son nom mérite d’être répandu à l’extérieur du Nouveau Monde. Ne désirez-vous pas, vous autres Européens, goûter le fruit d’une de vos racines ? D’autant plus que Mgr Savard (prélat et non pas évêque) fut le récipiendaire du prix de la Langue française remis par l’Académie français en 1938 pour son fameux livre Menaud, maître-draveur. Et chacun reconnaîtra dans la terre suisse un lieu favorisant hautement l’épanchement des idées et de la vie artistique de tout genre, glorieuses ou pas. Dada ou Lénine peuvent en témoigner.

Félix-Antoine Savard. Naissance : 31 août 1896, Québec. Décès : 24 août 1982, Québec. Étonnamment, il ne vécut pratiquement jamais dans la ville qui l’a vu naître et mourir. Un homme des bois. Ses parents déménagèrent rapidement dans la région forestière du Saguenay, plus au nord. Deux caractères forgèrent essentiellement l’œuvre de Mgr Savard : d’une part celui de son père, amateur de chasse et de pêche, qui lui inculqua un amour sans mesure de la nature ; d’autre part sa mère, qui toujours insista sur son éducation en le rendant ainsi apte à côtoyer les Grands de la littérature, ceux-là mêmes qui le marquèrent toute sa vie (Virgile, Claudel, Chateaubriand et Mistral, pour ne nommer que les plus importants). Mgr Savard reçut une éducation des plus classiques auprès des Maristes et devint par la suite prêtre en 1922. D’un tempérament assez révolté, désirant une plus grande liberté face à ses supérieurs, ce rêve se transforma en réalité en 1927 lorsqu’il fut attitré à la charge de vicaire dans le comté de Charlevoix. Ce changement important dans la vie du jeune prêtre demeure un tournant important qui permet d’entrer pleinement dans son œuvre. Par ses divers voyages en tant que prêtre-colonisateur des régions du Québec, il découvrit les réalités des habitants de l’époque, surtout des forestiers et des campagnards, thème qu’il exploitera abondamment.

De la prêtrise à l’enseignement

Du moment où Félix-Antoine Savard commença à publier, il délaissa petit à petit ses charges de prêtre de région pour embrasser les tâches de l’enseignement, second événement marquant de sa vie d’écrivain. On le voit occuper le poste de doyen de la Faculté des lettres de l’Université Laval de 1950 à 1957. Il passera progressivement d’un style juvénile, empli d’effervescence, de romantisme et de maladresse, à une maturation relativement classique, toujours plus près des thèmes qui lui tiennent à cœur. Certains y voient une dégénérescence de l’auteur, une aliénation de sa plume première, vierge et pure. Pour ma part, j’y trouve plutôt un cheminement personnel.

L’écriture comme apprentissage de soi

Dans ses écrits plus tardifs, nous apprécions mieux le talent de Mgr Savard. Car il est un fait qui me semble certain : Félix-Antoine Savard s’écrit lui-même. Il se découvre et apprend à se connaître en écrivant, ce dont témoigne les six rééditions de son vivant de Menaud, maître-draveur, véritable élagage durant trente ans du cœur même de ce petit livre fort simple, et cependant étonnamment touchant. Il ne cessa jamais de publier, essayant divers styles, du roman rustique de la terre jusqu’aux Haikai, en passant par le théâtre, accumulant différents prix et distinctions.

L’âme du Canada

Je mentionnais plus tôt que Félix-Antoine Savard est l’un de ceux qui permettent de toucher l’âme du pays du Canada. C’est ce qui fait sa grande valeur. Quand on réussit à mettre la main sur un écrivain nous ramenant à nos racines, à cette terre d’où nous venons et que trop souvent nous laissons dans l’oubli, quand ce genre d’écrivain se pose sous nos yeux, nous nous redécouvrons nous-mêmes. Mgr Savard exploite cette tension constante entre la terre cultivable et la terre forestière, entre ce désir de s’établir et celui d’aventure qui marqua grandement le Canada. Il voit dans ces aventuriers d’antan nos héros grecs d’ici. À sa lecture, nous passons au travers de la nature, des saisons, décrites de façon extraordinairement poétique : « L’eau : ‘‘Je me suis changée en neige pour danser avec le vent.’’ » (Aux marges du silence)

Félix-Antoine Savard nous dévoile les joies du joual de chez nous, ce langage imagé, gorgé de signification non par les concepts qu’il renferme, mais par les représentations qu’il suscite. Ainsi, quelqu’un qui jongle ne sera pas très gingolant (autrement dit, une personne qui pense, qui jongle avec ses pensées ne sera pas très folâtre). On assiste donc à une union entre ce bûcheron viril et cet esprit poétique imagé. Ce paradoxe exprimant en partie l’âme du Canada, pays fondé par des gens simples, pleins de courage, de piété et de désir d’aventure.

Certes, Mgr Savard n’est sans doute pas un génie littéraire comme le furent ses maîtres Virgile, Claudel ou Chateaubriand. C’est d’ailleurs ce qui le rend encore plus charmant, parce que plus près de ce dont il souhaitait rendre témoignage, à savoir ce pays et ses habitants qui l’ont tant touché. Ce style quelques fois gauche permet à n’importe quel Canadien de langue française d’adhérer un tant soit peu facilement à son œuvre. Il réussit mieux par ses légères maladresses à exciter chez les gens de sa nation une partie de notre âme qui rappelle notre simplicité.

Louis-Joseph Gagnon, notre invité du mois, est le premier Canadien à écrire pour Le Regard Libre. Etudiant en philosophie et théologie à l’Université Laval de Québec jusqu’il y a peu, il s’apprête à intégrer l’Institut de formation théologique de Montréal.

Crédit photo : © bilan.usherbrooke.ca

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