« Calabria », un retour à soi

Les mercredis du cinéma – Hélène Lavoyer

Le rapatriement d’un ressortissant italien, depuis la Suisse où il travailla vers son village natal de Calabre, donne le prétexte à un road movie dans lequel naît un dialogue entre les deux croque-morts chargés de ramener le défunt. Jovan et José ont, tout comme l’italien qu’ils ramènent à son origine, émigrés en Suisse.

L’un tzigane et anciennement chanteur à Belgrade, l’autre originaire du Portugal, intéressé par la culture et avare de paroles, se rencontrent et échangent à mesure que les kilomètres les séparant du cimetière s’amenuisent. De station service en hôtel, d’autoroutes en chemins de campagne, le corbillard créé un espace d’intimité et de confiance, permettant à une complicité toute tolérante de naître, presqu’en huis clos.

Un voyage dans le temps

Le réalisateur de Calabria, Pierre-François Sauter, arrive en Europe à l’âge de onze ans et connaît d’expérience l’émigration. « La question du retour dans le pays où on a passé son enfance est quelque chose qui m’intéresse.», déclare-t-il dans une entrevue pour le festival Vision du réel. Et d’ajouter à propos des retraités immigrés italiens qu’il rencontrait : « […] ils disaient qu’ils auraient voulu revenir dans le pays de leur enfance mais ils n’avaient pas pu donc pour eux, c’était après la mort. Cette composante m’intéressait parce que c’est plutôt un voyage dans le temps qu’un voyage géographique […] ».

Alors que le voyage de José et Jovan débute, un personnage subreptice se devine : le temps. Il impose aux hommes son existence tout en exigeant une fin de la leur. Dans Calabria, la temporalité est duale : celle de la vie, avançant inéluctablement vers la mort (ou, pour le défunt, vers l’enfance) et celle du voyage qui, lui aussi, devra prendre fin. Le cercueil à l’arrière du corbillard rappelle sans cesse le temps qui passe et permet de savourer chacune des 117 minutes du film.

Le son passe avant le montage

Equivoque, le début de Calabria est composé de vidéos d’archives montrant des immigrés en Suisse. Ces premières minutes, a priori sans liens avec les deux scènes suivantes, n’offre pas au spectateur la sécurité d’un héros manifeste au premières secondes. Il se devine subtilement, acteur inerte et silencieux à l’arrière du corbillard, omniprésent grâce à l’impact de sa situation.

Les plans, le plus souvent larges et fixes, portent l’attention vers ce qui compte : le texte, les personnages et, lorsqu’il s’agit d’un paysage, les rares mouvements éreintant son inertie. Une façon, peut-être, de représenter la vie ; forte à l’image des vagues de la mer italienne, ou fragile telle la coccinelle avançant doucement sur un lit d’herbe verte… mais toujours présente, infiniment active.

Le son indéniablement travaillé établit un espace tantôt serein, tantôt pesant. Au sein du corbillard, lieu principal – et mobile – du film, ni émission radio ni musique, mais un bruit rond et feutré. A l’inverse, alors que le cercueil est aux mains des responsables du cimetière en Italie, les cliquetis et bruits de rouille gagnent en importance à mesure que le cercueil s’approche de sa destination finale.

La valeur ethnographique

Le thème du voyage, fort présent, se décline en deux expériences principales : l’émigration et le déplacement professionnel. Bien que les trois passagers aient vécu l’émigration, elle s’efface et ne fait pas objet d’échange entre Jovan et José, qui pourtant discutent aussi bien de leurs biographies que de philosophie ou de sujets légers.

Tout voyage, aussi unique que nous puissions le croire, se compose d’étapes communes à tous les déplacements ; ceux-ci ont un début, une fin, une raison d’être, et ils obligent un déplacement (s’il n’est pas géographique, il sera spirituel). Les étapes du voyage sont exposées dans Calabria, bien sûr, mais on y trouve une qualité de plus : le dépaysement. Pour le spectateur, il existe plus encore que pour les personnages.

A travers l’expression de leurs souvenirs dans un français marqué par leurs origines ou au gré des chansons que Jovan entonne en serbe, Calabria transmet la normalité et la beauté d’une rencontre interculturelle. Nous remarquons, grâce au soin apporté au texte ainsi qu’au temps accordé aux acteurs pour incarner leurs personnages, une foule de détails ethnographiques. C’est d’ailleurs sur ce plan que le film nous aura le plus marqués.

Ecrire à l’auteur : lavoyer.helene@gmail.com

Crédit photo : © Le Laboratoire Central

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