« Mektoub, My Love : Canto Uno »

Les mercredis du cinéma – Loris S. Musumeci

« Tu poses en faisant la meuf mal à l’aise. »

Amin (Shaïn Boumedine) revient à Sète pour les vacances. Il y retrouve sa famille, ses amis et l’ambiance méridionale de la ville au bord de mer. Le jeune garçon a abandonné ses études de médecine à Paris. Il veut se consacrer à la photographie et au cinéma, pour lequel il prépare un scénario. Passionné dans sa nature et son regard tendre, il a soif de découvrir le monde, la vie, les sens. Toujours observateur, toujours innocent, il tombe dès son arrivée sur une union torride entre son cousin Toni (Salim Kechiouche) et Ophélie (Ophélie Bau), une amie d’enfance, somptueuse fille de berger. Amin ne peut s’empêcher de guetter par la fenêtre : le plaisir est trop grand, mais sa timidité et sa confusion aussi.

Avec son cousin dragueur, il part en quête de fraîcheur sur la plage. Les deux jeunes gens sympathisent avec deux Niçoises en vacances. Toni séduit à l’instant Charlotte (Alexia Chardard). Amin semble s’éprendre doucement de Céline (Lou Luttiau). Mais l’amour est frivole, la séduction au tournant. Le couples se font, se défont, se confondent ; et le bel Amin garde ses distances, amoureux de l’une ou de l’autre, amoureux des corps au soleil, amoureux des peaux mouillées, amoureux des rires et des jeux dans l’eau.

Des abus et des défauts à reconnaître

En principe, avec un réalisateur comme Abdellatif Kechiche, on adore ou on déteste. Rien n’empêche cependant d’avoir succombé au charme incontestable du film, tout en reconnaissant ses abus et ses défauts. La caméra du réalisateur tunisien passe effectivement d’un voyeurisme artistique à une indécence de regard sur la rondeur ravissante des séants féminins. Dans le scénario, les petits mots et expressions quotidiens connaissent aussi leur limite. Intégrés dans des scènes extrêmement longues, ils vont jusqu’à susciter parfois l’ennui, voire un sentiment désagréable de complaisance du réalisateur envers sa propre œuvre. Là sont les failles de Mektoub, My Love : Canto Uno. Le reste n’est que poésie.

« L’enfance violente, les rêveries adolescentes dans le ronronnement du car, les matins, les filles fraîches, les plages, les jeunes muscles toujours à la pointe de leur effort, la légère angoisse du soir dans un cœur de seize ans, le désir de vivre, la gloire, et toujours le même ciel au long des années, intarissable de force et de lumière, insatiable lui-même, dévorant une à une, des mois durant, les victimes offertes en croix sur la plage, à l’heure funèbre de midi. » Kechiche filme ce que Camus a écrit dans L’été.

Des scènes camusiennes

Les scènes sur la plage sont magnifiques, elles sont camusiennes. Les corps dorés et brillants de gouttes d’eau luisent sous le soleil blanc et puissant. Les ventres des filles chantent la souplesse de la jeunesse ; ceux des garçons, la force de la nature. Ils rient, jouent, se caressent et s’attirent. L’image accompagne le bal de la beauté par un filtre clair et opaque, qui rend les plans plus éclatants. Quand vient le soir, place à la lumière orangée. Elle éteint les peaux mates pour allumer les vêtements courts aux tissus contrastant avec la chair, la mettant en valeur.

Les sourires gênés mais cupides des filles appellent les garçons au rapprochement instinctif. Ils les abordent en proposant un verre, puis une danse. Les filles se touchent les cheveux, mouvants ; les garçons, en réponse, leur mettent les mains aux hanches, puis les doigts sur la joue. La frontière entre l’amitié et l’amour est branlante. Particulièrement pour Amin, plus beau que tous les autres, mais plus réservé aussi. Il est séduit, veut également séduire, mais l’excès le bloque. Il cherche un amour trop grand pour les amourettes de vacances, des corps trop éternels pour s’offrir de bras en bras, des amis trop purs pour pénétrer leur for intérieur.

La quête d’amour qui viendra

La complexité du personnage est bouleversante, même étourdissante. A la fois le spectateur est rassuré lorsque le jeune artiste entame des « salut, ça va ? », « ouais, cool » avec Ophélie, Céline, Charlotte ou autres rencontres, mais angoissé à l’idée qu’il laissera passer le train, immobile. Dans le rapport qu’il entretient avec sa mère, Amin offre à l’écran la plus belle des relations. La douceur est gratuite, la bienveillance bat son plein, la complicité indépassable. Elle seule comprend vraiment son fils. Cela ressort dans des plans où les deux protagonistes, situés à distance bien plus large que les autres échanges, se captent directement en un regard.

La caméra livre encore davantage de richesses dans des scènes d’un contexte tout différent. Outre les plans trop fixés sur les fessiers, Kechiche filme les visages toujours accompagnés d’une partie du torse dans des mouvements courts et lents qui rappellent le rythme des vagues. Les paysages donnent également lieu à un spectacle émouvant. A la ferme d’Ophélie, les pierres sont rêches, sèches. La lumière du soleil joue sur le crépuscule pour les vêtir de variations resplendissantes. Dans cette ferme toujours, Mektoub, My Love : Canto Uno atteint son point culminant en figurant l’accouchement d’une brebis. Le grain de l’image y est plus épais ; la nuit est tombée. La brebis lèche son agneau. Le désir de vivre est là, à son stade primitif, préparant déjà la quête d’amour qui viendra.

« On a grandi, maintenant. »

Ecrire à l’auteur : loris.musumeci@leregardlibre.com

Crédit photo : © Pathé Films

Laisser un commentaire