Oskar Freysinger : rencontre avec l’artiste

Le Regard Libre N° 38 – Loris S. Musumeci et Jonas Follonier

Vous connaissez un Oskar Freysinger politique. Celui qui passa de conseiller communal à député du Grand Conseil valaisan, s’élevant au statut de conseiller national pour atteindre la haute fonction de conseiller d’Etat. Vous le connaissez comme « Monsieur UDC », avec son franc-parler toujours au rendez-vous et sa queue de cheval toujours bien brossée. Découvrez à présent un homme à la plume fine, à la guitare sèche. Découvrez un écrivain, un poète, un philosophe, un compositeur. En somme : un artiste. Découvrez aussi un homme d’esprit, un homme heureux, qui nous accueille dans sa maison pour une rencontre chaleureuse.

Loris S. Musumeci et Jonas Follonier : Est-ce que cela vous arrive souvent que l’on vienne vous questionner sur votre statut d’artiste ?

Oskar Freysinger : Non, la plupart des journalistes qui sont venus m’interviewer pour un livre au cours de ma carrière n’avaient même pas lu l’ouvrage en question. Celui-ci n’était qu’un prétexte pour parler d’autre chose et créer des polémiques. A présent que je passe mes journées à écrire, je réponds d’autant plus volontiers à vos questions concernant ma passion littéraire.

Qu’est-ce qui a éveillé votre vocation littéraire et artistique plus généralement ?

C’était en moi depuis le début. J’ai beaucoup bénéficié de l’attention de ma maman, car j’étais le premier de la famille. Je réagissais très positivement lorsqu’elle me récitait des comptines ou qu’elle entonnait des chansons. Cette réceptivité a fait que j’ai appris très vite à lire. De plus, nous n’avions pas de téléviseur à la maison. Par définition, cela m’a poussé vers les livres. A l’université, j’ai étudié la littérature française et la littérature allemande. J’avais la chance d’avoir deux langues maternelles quasiment dès la naissance.

Quel a été le déclic ?

J’ai été incité à l’écriture par certains instituteurs qui me faisaient lire mes travaux devant la classe. Mon aisance rédactionnelle venait sans doute du fait que j’étais un grand lecteur. J’ai ensuite commencé par écrire des petits poèmes de circonstance en allemand, des Schnitzelbänke. A cette époque, j’écrivais pour les tiroirs. Ce n’est qu’en 2003 que j’ai commencé à publier des ouvrages. Depuis, je sors un livre par an, ou même deux.

Vous dédiez votre polar Garce de vie à votre fils, Yoann. Vous écrivez que c’est lui qui vous a donné l’idée d’écrire ce roman. Pouvez-vous nous en dire un peu plus ?

Nous étions en randonnée à mon chalet, et mon fils m’a dit qu’il avait une idée de roman que je pourrais écrire. C’est l’histoire d’un homme qui vit une vie terne, scotché à son téléviseur. Il se rend chez le médecin qui lui diagnostique un cancer. Suite à cette révélation, l’homme va complètement disjoncter et basculer dans l’excès et le crime. A la fin, il s’avèrera que le diagnostic était erroné. L’idée était intéressante, car le choc qu’il subit n’existe que dans sa tête, il n’a aucune substance réelle. Suite au constat médical, le personnage veut profiter de la vie comme un fou, mais il est incapable de quitter l’imaginaire télévisuel. Finalement, la réalité le rattrape.

Vous évoquez l’imagerie américaine. Celle-ci a une présence capitale dans votre ouvrage.

Tout à fait. Le personnage en question, en tant qu’Américain moyen vautré devant son téléviseur, est aliéné par les images qu’il reçoit. Sa vision du monde est totalement manufacturée. Son imaginaire est pris en otage. C’est le danger que représente une technologie qui a beaucoup évolué depuis que j’ai écrit ce livre et qui continue d’évoluer. L’impression de réalisme du monde imaginaire manufacturé est telle que les jeunes ont de la peine à distinguer la réalité de l’illusion et qu’on leur vole en quelque sorte leur capacité à créer eux-mêmes leur monde imaginaire. Selon moi, la lecture et l’écriture jouent un rôle fondamental pour résister à cette dérive : nous pensons comme nous parlons. La maîtrise de notre pensée ne peut pas être séparée de notre maîtrise du verbe. Ainsi, plus notre instrument verbal est riche, et mieux nous résistons à la dérive émotionnelle des images superficielles.

L’écrit est donc à privilégier plutôt que l’image, pour susciter l’imagination ?

Oui. Demandez à trois personnes quelles images elles ont en tête à la lecture d’un livre ; elles auront trois visions totalement différentes. Observez maintenant trois personnes qui ont regardé le même film et qui en parlent : elles utiliseront beaucoup d’onomatopées, auront un discours peu structuré, car elles ne feront que suggérer certaines scènes dont elles savent qu’elles sont identiques dans toutes les têtes. Pour commenter un film, le verbe se réduit souvent aux émotions que suscitent les images. C’est pourquoi l’imagerie moderne est dangereuse. Il est beaucoup plus facile de manipuler les foules avec l’image qu’avec le verbe, car le verbe s’adresse à l’intelligence d’autrui. L’image, elle, parvient à cacher le vide par son intensité émotionnelle.

Dans la préface de Garce de vie, le journaliste Pascal Décaillet écrit : « Il faut toujours tout lire à haute voix. Pour la sonore majesté du simple. » Cherchez-vous avant tout la musicalité quand vous écrivez ?

Absolument. Je cisèle mes phrases avec grand soin. Je ne supporte pas que les idées ne trouvent pas leur correspondance formelle parfaite. C’est surtout la poésie qui m’invite à cette discipline. Il faut que les vers, les phrasés, le rythme coulent de source. Cela n’a pas besoin d’être compliqué, au contraire. Il faut que ce soit nerveux, que cela touche juste, que cela suggère. Voilà pourquoi je ne surdétermine pas les descriptions ; elles doivent se faire de manière impressionniste, par petites touches. L’aquarelle, dans ce domaine, vaut mieux que la peinture à l’huile. 

Abordons maintenant vos œuvres musicales. Dans Quesada, par exemple, comédie musicale dont vous avez écrit la musique, on retient facilement les airs des différents morceaux. Quand vous composez, privilégiez-vous les mélodies ?

Oui. Dans le temps, j’écrivais d’abord des textes puis je les mettais en musique. De temps en temps, cela peut donner de bons résultats, mais j’ai fini par me rendre compte que puisque la mélodie était déterminante, je devais être totalement libre au moment de la composition. Mettre ensuite des mots sur une mélodie réussie n’est pas un problème pour moi. Je suis plutôt un poète qui fait de la musique qu’un musicien qui écrit de la poésie. La mélodie me permet de donner aux mots une dimension enchanteresse, émotionnelle, ludique parfois. C’est surtout elle qui touche les gens lorsqu’ils écoutent la radio.

Que pensez-vous de la musique actuelle ?

Je pense que, tout comme les images, la musique suit actuellement une tendance que l’on pourrait qualifier de baroque. Une sorte de tapisserie sonore et visuelle envahit tous les espaces où l’on attend : les ascenseurs, les salles d’attente, les halls de gare etc. Ces signaux servent à capter notre attention dans les moments où nous pourrions nous mettre à réfléchir à nous-mêmes ou à disséquer la réalité. Je me demande si Brassens aurait une chance de faire carrière dans le système de production musicale actuel. Il règne une sorte de « consanguinité intellectuelle » dictée par le succès et l’argent. Les provinciaux comme moi, qui vivent en périphérie, fonctionnent différemment. D’autre part, la rigueur formelle à laquelle je suis attaché pour les textes ne représente pas une entrave ; au contraire, la forme rigoureuse est libératrice. Il en va de même pour la vie : quelqu’un qui ne se fixe pas de cadre n’est pas libre, mais prisonnier de ses pulsions.

Maître Bonnant a écrit la préface de votre ouvrage Le nez dans le soleil. Il vous reproche de ne pas l’avoir écrit sous pseudonyme, comme vous l’aviez fait pour Canines, qui traitait de l’affaire Luca.

J’ai écrit Canines sous pseudonyme car je ne voulais pas que le fait que j’en sois l’auteur vienne perturber l’affaire du petit Luca dont il était question. Il s’agissait clairement d’un livre de combat accompagnant le lancement d’une pétition afin que le dossier juridique soit rouvert. Avec Le nez dans le soleil, c’est autre chose, car il s’agit d’une histoire personnelle, certes inventée, mais dont l’ambiance s’ancre dans mon vécu, mon enfance : la vigne, le grand-père, etc. Je ne pouvais écrire un livre aussi personnel sous pseudonyme. D’autre part, le pseudonyme désincarne l’ouvrage, ce dont l’époque a horreur.

Marc Bonnant écrit que si j’avais caché mon identité dans Le nez dans le soleil, on m’aurait remis des prix littéraires et porté aux nues. Il y a du vrai là-dedans : quand j’ai reçu le Prix Rilke, le jury s’est excusé auprès du public en disant : « on ne pouvait pas savoir que c’était lui. » Il y a une réelle prise en otage des arts et des lettres en Suisse par une pensée principalement de gauche et politiquement correcte. Celle-ci s’est érigée en nouveau dogme. Or, il n’y a pas de pires intolérants que ceux qui ont toujours le mot « tolérance » à la bouche. Mais je me dis qu’il y a toujours une faille dans le système, qu’il ne faut pas que je me laisse décourager, que je ne dois pas renoncer à signer de mon nom.

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Quelle est la leçon de vie que vous souhaitez donner par votre livre Le nez dans le soleil ? 

La leçon de vie que donne le grand-père à son petit-fils, dans le livre, concerne quelque chose de tout à fait élémentaire : le lien à la terre. Un ami m’a dit que ce livre lui faisait penser au Petit Prince. Parce que le récit relève d’une sagesse universelle et primitive. Je pense que s’il restera un jour une petite trace de mon passage sur terre, ce sera ce petit livre jaune. J’ai été submergé d’émotions en rédigeant cet ouvrage, et nombre de lecteurs se sont dit touchés aux larmes en le lisant.

Parlons maintenant de votre poésie. Celle-ci se compose d’alexandrins, d’octosyllables et d’autres vers classiques. Que pensez-vous du vers libre, qui est majoritaire actuellement ?

Je trouve dommage qu’on ne pratique presque plus l’apprentissage par cœur de poèmes structurés à l’école. Il s’agit d’une perte énorme. Car le vers libre ne se prête pas à être déclamé, il est fait pour être lu. Ainsi, tout un pan de notre culture est en train d’être négligé, ce qui explique la piètre qualité des textes des chansonniers modernes. Ils ne maîtrisent plus la prosodie, parce qu’ils ne l’ont plus apprise. L’école privilégie de plus en plus des textes utilitaires ; on néglige le roman et la poésie. J’essaie de combattre cet oubli en rapprochant le verbe de la vie réelle à travers des poèmes qui parlent des choses simples de l’existence. Mon prochain livre, qui va sortir prochainement, s’inscrit dans cette démarche.

Quels sont les apports des vers classiques ?

La poésie classique représente le verbe qui vit, contrairement au verbe destructeur des réseaux sociaux. Le verbe qui vit ouvre des portes vers l’infini. La communication moderne, elle, souffre d’une regrettable déperdition, autant dans la forme que dans le contenu. Au niveau formel, c’est évident : si vous n’avez pas appris de poèmes par cœur dans votre jeunesse, vous ne savez pas ressentir ce qu’est un mètre, le battement du cœur de la poésie. La musique, d’ailleurs, dont la structuration est quasiment d’ordre mathématique, est paradoxalement l’art qui nous donne le plus d’émotions. Ensuite, la poésie métrique est faite pour être déclamée : c’est par cet exercice que l’on apprend à parler à une assemblée, à ses amis, à sa famille – bref, à faire vivre les sonorités et faire vibrer les émotions. Quant à la déperdition au niveau du contenu, elle est plus grave encore. La poésie et le roman vous donnent à comprendre des choses que la réalité ne vous explique pas. L’univers poétique autant que le romanesque représentent une sorte de supra-réalité, car le lecteur y est plongé dans la psyché humaine. On y apprend à décoder la pensée des personnes, mais aussi à lire en soi-même et à être différencié dans ses réflexions. J’ai d’ailleurs bénéficié de cet acquis en politique, qui n’est qu’un jeu de rôles superficiel. Si l’on savait quelles sont les vraies intentions de la plupart des politiciens, on prendrait peur. C’est pourquoi le pouvoir déteste la littérature.

L’apparence fait nécessairement partie de la vie politique, mais ce n’est pas forcément un mal. Vous-même avez dû jouer là-dessus, non ?

Oui, mais il est indispensable selon moi d’avoir une cohérence entre le discours et les actes. Le monde actuel permet une contradiction presque systémique entre le fond et la forme, rendant ainsi l’exercice du pouvoir schizophrène. Vous pouvez dire quelque chose et faire totalement l’opposé sans être sanctionné et sans même que les gens s’en aperçoivent. Comme on nous bombarde d’impulsions de plus en plus fortes et de plus en plus rapides, notre mémoire s’effrite, nous acceptons sans broncher les bobards qu’on nous sert et nous nous contentons de gérer nos petits problèmes. Cela sied très bien aux politiques, qui n’ont qu’un seul désir : que l’on ne s’occupe pas trop de ce qu’ils font.

On sent que vous vous êtes bien éloigné de votre carrière de politicien. Quel sens a votre pratique de l’écriture, aujourd’hui ?

L’écriture est pour moi un acte existentiel. C’est ma manière personnelle de résister aux problèmes de notre société. J’ai longtemps pratiqué l’enseignement. C’est une activité noble, car on y transmet un savoir et une sagesse qui permettent de mieux vivre. J’ai fait de la politique pendant vingt ans. On y a un impact direct sur les faits réels. J’en ai fait le tour et en ai vu les limites. A présent, je reviens vers ma passion de toujours, ce feu créateur qui m’a permis de tenir toute une vie : l’écriture. A travers elle, je tente de sonder des dimensions inconnues en moi-même et dans le monde.

Ecrire aux auteurs : loris.musumeci@leregardlibre.com
jonas.follonier@leregardlibre.com

Crédits photos : Loris S. Musumeci pour Le Regard Libre

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