Micro-récit d’un grand voyage intime en Corée

Le Regard Libre N° 43 – Hélène Lavoyer

«C’est un choix plutôt inhabituel!», «Tiens, étonnante destination…», «Mais qu’y a-t-il là-bas?», «Pourquoi partir un mois seule en Corée du Sud?», «Corée du Sud ou du Nord?». Petite anthologie des questions qui sont posées lors d’un départ en Corée du Sud, interrogations révélatrices de la méconnaissance que nous avons de ce pays où tout semble toujours s’étendre vers deux extrêmes, dessinant un immense paradoxe façonné par de paisibles temples, de la pollution, de la conservation et de la consommation.

«Anyoung Haseyo»

La Corée du Sud est un pays d’une centaine de milliers de kilomètres carré environ. Un peu moins de trois fois la superficie de la Suisse que je quittais pour un mois. A mon arrivée à l’aéroport d’Incheon – cinquième plus grand du monde et construit sur une île de la mer Jaune – m’attendait déjà, panneau brandi, celui que je finis par appeler «Abba», «Papa» en Coréen.

L’air lourd et humide que j’humais à la sortie de l’avion et que j’espérais déjà voir s’alléger marquait déjà la différence entre «chez moi» et «ici». Après que je fus assise trois quarts d’heure dans un car luxueux, de gigantesques immeubles et tout un petit monde s’affairant dans les rues de Séoul se présentaient à mon regard curieux, captant tout ce qui lui était possible de ces premières impressions.

Les premiers pas que je fis définirent la promenade solitaire qui guiderait ensuite bien souvent mes divagations et rêveries de fin de journée à Séoul. Au pied de l’immeuble de vingt-trois étages, c’était petitesse et solitude, mais un tel sentiment de sécurité et de confiance me portait que c’est aveuglément que j’entamai cette déambulation entre les tours semblables à d’immenses batteries plantées dans le sol.

Guinsa

Mon voyage avait été pensé, et à peine avais-je eu le temps de passer deux jours à Séoul que je partais, le matin du troisième jour, sur la route qui m’emmènerait à l’un des endroits les plus beaux, les plus sereins et heureux que j’aurai fréquentés jusqu’ici. Perdu et isolé, le temple de Guinsa semblait m’attendre depuis toujours, aussi patient que la terre avant l’aurore.

Aux frontières d’un parc national et à un quart d’heure de la petite ville de Danyang, Guinsa contemple silencieusement la vie, juché sur les hauteurs du mont Sobaeksan, à environ mille mètres d’altitude et juste sous le pic de Yeonhwaji. A peine étais-je sortie du car avec quelques autres personnes que je me tenais au pied de la pente escarpée menant aux premiers bâtiments du temple, peints de couleurs éclatantes et inconnues et ornés de fresques ou de fleurs de lotus.

Un récit mystique entier pourrait être écrit sur ce passage à Guinsa, lieu de dévotion, de calme, de paix, de courtoisie et où même les pas lancés devant soi au hasard dirigent vers un sens auquel on n’avait pas pensé, que l’on n’avait pu imaginer. Etrangement, c’est dans ce lieu retiré, dans lequel la monotonie semble à son paroxysme – et jusque dans les repas, tous composés de riz, légumes et soupe – que le sentiment de liberté s’insinue le plus.

Gyeongju

A l’issue des quelques jours que je passai à Guinsa, me découvrant une joie intérieure sans failles ni fond, mon cœur se brisa à l’idée de quitter les lieux. Mais la curiosité et la nécessité de passer à une autre dimension de mon voyage furent assez fortes pour que je ne défaille pas une fois arrivée à Gyeongju. L’ancienne capitale de Corée me réservait elle aussi de belles surprises.

Ville touristique s’il en est, Gyeongju et sa population – presque plus caucasienne que coréenne – m’accueillirent tout d’abord comme l’une de ces touristes «de base» dont le seul objectif est de rapporter de beaux clichés de lieux célèbres ou prisés. Mais alors que je me sentais plus incomprise que jamais, mes hôtes à la GODO Guesthouse prirent le temps de me connaître, de partager des morceaux de leurs vies et de rire innocemment de mes particularités européennes.

Du temple de Bulguksa aux tombes datant du royaume de Silla (ndlr: l’un des trois royaumes de Corée), Gyeongju est une ville magnifique, plus facile à vivre et aux bâtiments plus petits que l’immense Séoul, quoique l’air soit dans les deux villes à peu près irrespirable à cause d’un trafic inimaginable où les taxis tournent sans arrêt en rond à l’affût de clients. Cependant, ses habitants semblaient s’intégrer dans une démarche plus commerciale concernant les touristes qu’à Séoul.

Séoul et un départ

La transition de Guinsa, temple de la dévotion, à Gyeongju, celui de la consommation, m’avait affectée, mais elle se fit rapidement, tant les lumières des concerts et des rues m’emplissaient de spontanéité. Après sept jours dans la ville dont deux passés à me soigner d’un «gimbap» mal digéré, je reprenais la route tranquille à bord d’un car qui nous emmèneraient, les autres passagers et moi-même, à Séoul.

Dix jours passèrent, au cours desquels je visitai de magnifiques musées tels que le Leeum (ndlr: musée d’art de Samsung, où d’inimaginables poteries et peintures sont offertes au regard) ou le Musée National de Corée, toujours entourée d’autres touristes et de Coréens en habits traditionnels, loués pour le temps de quelques clichés. Là, je m’habituai à la façon d’être coréenne comme je l’ai perçue; généreuse en rires, avare de cris, très coquette et soignée, réservée au possible.

Et puis, je n’ai pas appris à dire «Au revoir». Il m’a semblé que l’on pouvait utiliser la même expression que pour dire «Bonjour», mais je n’ai pas voulu savoir. Après trois semaines, dont douze jours passés à Séoul, j’osai enfin poser une bise sur la joue de mes parents coréens, dont la gentillesse et la prévenance m’avaient touchée droit au cœur. De ce voyage solitaire en Corée intime, je retiendrai que l’imagination la plus joyeuse ne peut souvent pas figurer la beauté et la valeur d’une réalité que l’on accueille sans attentes.

Ecrire à l’auteur : helene.lavoyer@leregardlibre.com

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