La mélancolie de la vraie gauche

Le Regard Libre N° 48 – Ivan Garcia

Face aux échecs du siècle dernier, la gauche a changé de terrain. Plus soucieuse du sort des minorités que des travailleurs, plus emprunte d’hypocrisie que de valeurs sérieuses, elle déçoit. Mais des cendres de la déception naît un étrange sentiment: la mélancolie. Cet affect se révèle la clef d’un retour de la vraie gauche.

Dans une célèbre chanson de Renaud, Socialiste, le sujet lyrique narre sur fond musical sa rencontre avec une militante socialiste, Simone, lors d’une manifestation, vraisemblablement lors de Mai 68. Voici ce qu’il en dit: «[Elle] Croyait que l’matin du grand soir / Allait v’nir / Croyait au grand souffle d’espoir / Sur l’av’nir / Genr’de conn’ries qu’déjà quèqu’part / J’avais lues / Dans Minute ou dans un journal / Je sais plus.»

Etrange duo que celui présenté par le chanteur français: une militante convaincue et engagée qui manifeste en compagnie d’un sceptique-nihiliste. A plus d’un titre, cette chanson relève bon nombre de problématiques contemporaines, particulièrement dans le camp socialiste. Bien plus que de simples personnages, Renaud présente une allégorie des spectres hantant la gauche: ceux de l’avenir aveugle et du nihilisme.

Du désenchantement à la mélancolie

La fin du XXe siècle marque un tournant dans le carcan idéologique des mouvements anticapitalistes, notamment au sein des traditions se réclamant du marxisme et du socialisme réformiste. En effet, alors que les années soixante et septante prédisaient une victoire éclatante du modèle soviétique sur le modèle capitaliste occidental, les revers en Afghanistan, la chute du Mur de Berlin et l’effondrement de l’URSS provoquent de grandes crises internes au sein des mouvements dits de gauche; ceux-ci, effondrés, finissent par embrasser de nouvelles idées.

Dans une large majorité, les perdants du socialisme sont désenchantés; les promesses du Grand Soir et de l’avènement d’une société sans classes, alternative mondiale au capitalisme, s’effondrent en même temps que l’ex-URSS. De cet étrange désenchantement naît une nouvelle forme de tradition révolutionnaire, la «mélancolie de gauche»: naguère bien présente au sein des mouvements, elle avait fini par s’éclipser derrière une culture hégémonique du progrès et de l’avenir.

Brève histoire de la mélancolie de gauche

L’historien italien Enzo Traverso retrace l’histoire de cette mélancolie dans son essai Mélancolie de gauche. La force d’une tradition cachée (XIXe-XXIe siècle). Publié en 2016 aux Editions La Découverte, l’ouvrage a de quoi étonner. Mais que signifie donc cette étrange expression «mélancolie de gauche»? Par cette appellation, l’auteur entend une culture du passé, visant à garder en mémoire les souvenirs des défaites, des échecs et des revers des révolutions manquées, pour que ceux-ci servent de base créatrice à un changement futur. En somme, il s’agit de recréer une dialectique, concept cher à la tradition marxiste, de la mémoire entre le passé et le futur.

Ces deux temporalités, actuellement noyées dans un éternel présent, ont fini par disparaître du discours hégémonique socialiste. Hélas, on ne trouve, au sein de la tradition dominante, que des mentions du présent. Si, par mégarde, on se réfère au passé ou à l’avenir, gare à la personne qui s’y essaie, au risque de se faire traiter soit de réactionnaire, soit d’utopiste. L’alpha et l’oméga de la logocratie actuelle résident dans le présent. Son adversaire, la mélancolie, immémorial sentiment lié au passé, à ce passé perdu qui ne reviendra pas mais duquel on ne guérit pas forcément, prend bien des formes, suivant les pays et les idées. En ex-Allemagne de l’Est, on parle couramment d’«Ostalgie», la nostalgie de l’Est. Cette forme de mélancolie, comme on la remarque en visionnant le film Good Bye Lenin, repose sur les souvenirs d’une époque certes difficile, mais où tout semblait plus vrai, moins imagé, et moins noyé que dans l’ère post-soviétique.

La mélancolie se définit par un rapport spécifique au passé, aux choses et également à autrui. Intrinsèquement, cet affect recèle un potentiel révolutionnaire inégalé, celui d’un refus de «passer à autre chose», de s’accrocher au passé. Il s’exprime, notamment, par le rapport à l’histoire et à la mémoire, mais surtout au travers des arts. Le domaine esthétique a de tous temps été un lieu de réalisation des utopies, de consécration des tragédies, de mémoire atemporelle. Enzo Traverso y consacre d’ailleurs un chapitre entier de son essai. Curieusement, les philosophes ou les théoriciens convoqués par l’historien n’appartiennent pas à la doxa marxiste habituelle, mais à des courants hétérodoxes. Ainsi le philosophe Herbert Marcuse définissait-il «L’art comme Grand Refus» dans La dimension esthétique. Pour une critique de l’esthétique marxiste. L’esthétique cristallise les aspirations passées des échecs. Les tableaux de défaites ou de révolutions manquées portent en eux la promesse d’une revanche.

Ce sens artistique et politique permet de refuser le présent et de bâtir l’avenir, chose bien absente de nos galeries d’art contemporaines… Dans l’un de ses essais, l’historien américain Christopher Lasch décortique la tyrannie d’une époque contemporaine hypnotisée par la fascination du présent. Devenue incapable de croire en l’avenir ou de se référer au passé, la gauche se transforme en Narcisse. Du «tout tout de suite» à l’invasion des sphères publiques avec des problématiques privées, en passant par un double discours sur l’Etat, tantôt précieux allié, tantôt bras armé de la domination, la gauche actuelle a abandonné son rôle historique et ses camarades, les travailleurs, au profit du gain à court terme et des minorités.

Le combat de la vraie gauche

Rappelons-le, le combat historique de la vraie gauche, sur lequel reposent l’ensemble des mouvements de gauche, se structure autour du concept d’égalité. Lorsque l’on parle d’idéologies, on aborde également la délicate question de la vision du monde sur laquelle elles reposent. En l’occurrence, la tradition marxiste se construit sur un métarécit, un récit commun partagé par tous et qui divise le monde en «prolétaires», individus contraints de vendre leur force de travail, et «capitalistes», propriétaires des moyens de production et donc détenteurs de la puissance économique et industrielle. Ces deux groupes s’opposent et un jour viendra où le prolétariat renversera la bourgeoisie et transformera le monde en contribuant à l’avènement d’une société sans classes, une utopie égalitariste.

On peut légitimement se demander s’il n’y a pas erreur sur le concept. Quand on demande à un militant de s’expliquer sur ce terme, il répond généralement par une définition vague. C’est que le combat de la gauche ne repose pas sur l’égalité, mais sur la justice, subtile nuance, néanmoins fondamentale pour ne pas se tromper de cible. Considérant que l’égalité a été acquise pour les travailleurs et que ceux-ci ne constituent plus assez d’électeurs, la gauche a fait du combat pour les minorités de tous bords – ethniques, sexuelles,… – son nouveau cheval de bataille. La majorité des travailleurs, anciens fidèles de la gauche, deviennent à ses yeux des «nantis privilégiés» qui ne se rendent pas compte de la chance dont ils jouissent. Désormais, le privilégié se définit par son «degré d’oppression», plutôt que par des critères matériels objectifs plus universels tels que les revenus, les frais dentaires ou d’assurance-maladie, le droit à l’éducation, ou d’autres critères ne relevant pas fondamentalement de la sphère privée, comme la liberté d’expression et d’opinion ou les droits et devoirs fondamentaux du citoyen. Un changement de paradigme qui a de quoi laisser pantois.

Depuis quelque temps déjà, ce glissement a été rigoureusement dénoncé par un nombre grandissant d’intellectuels et de penseurs, parfois non-orthodoxes. Le professeur de psychologie canadien Jordan Peterson explique par exemple ce passage de la gauche des travailleurs à la gauche des minorités à l’aide d’une thèse controversée et discutable, mais intéressante. D’après ses lectures de l’ouvrage Explaining Postmodernism. Skepticism and Socialism from Rousseau to Foucault du professeur de philosophie Stephen R. C. Hicks, Peterson affirme que lorsque les intellectuels marxistes ont senti venir la défaite du bloc soviétique, ils ont changé de masques et sont devenus des «postmodernes» ou «néo-marxistes postmodernes». Autrement dit, à la place d’user du fameux métarécit marxiste traditionnel des «prolétaires» face aux bourgeois, ces nouveaux apôtres décidèrent de les remplacer par des concepts plus vastes et abstraits, soit les «opprimés» contre les «oppresseurs» et, par voie de fait, les «dominés» versus les «dominants».

Osons le dire, la gauche actuelle occupe sa place en reposant sur les cadavres de ses ancêtres. Le tournant arrive, principalement, lors des années soixante, Mai 68 et la «New left», qui voient la gauche se centrer sur des problématiques individuelles et adopter des postulats anti-étatiques. Or, il semblerait que personne ne puisse mieux protéger les citoyens que l’Etat social que nous connaissons. Permettons-nous de clarifier: les minorités doivent avoir des droits et il nous faut les reconnaître. Cependant, plutôt que d’envahir sans cesse la sphère publique avec des combats concernant des minorités et découlant des sphères privées, ne vaudrait-il pas mieux s’occuper de problèmes concernant une majorité visible, présente et dont le mécontentement commence à se faire sentir?

La mélancolie, la possibilité d’une autre voie

Revenons un instant à la chanson de Renaud. Alors que la manifestation progresse, Simone abandonne son interlocuteur pour aller récupérer sa mobylette, de peur de se la faire éventuellement voler par des manifestants. La chanson s’achève ainsi sur les paroles suivantes: «C’est comm’ça qu’ma socialiste / Qu’avait si peur des voleurs / M’a largué en plein’manif’ / A caus’d’un vélomoteur / Comment tu veux changer la vie / Si tu balises pour ton bien / On peut pas être à la fois / Un mouton et un mutin / On peut pas être à la fois / Et au four et au moulin / On peut pas être à la fois / Jean Dutourd et Jean Moulin…» Et oui, déjà lors de l’enregistrement de Socialiste, en 1988, avant la chute du Mur et la fin du bolchévisme, Renaud ciblait le cœur du problème. Difficile de concilier à la fois les travailleurs et les minorités, aussi bien les révolutionnaires que les mélancoliques, au sein d’un même mouvement.

En septembre 2018, dans un article du quotidien Le Temps intitulé «Les jeunes urbains branchés se tournent vers des croyances ésotériques», Silvia Mancini, professeur d’histoire et de sciences des religions à l’Université de Lausanne, déclarait: «[…] C’est le paradoxe de la postmodernité: on peut se permettre le luxe d’avoir une vision du monde différente, d’adopter des pratiques curatives alternatives, du moment qu’on reste dans le marché.» Si les croyances varient, sous la coupe du marché, les idéologies aussi, et «la gauche actuelle» n’y fait pas exception. On peut donc se réclamer de gauche, révolutionnaire et militant, tout en possédant un iPhone. On peut revendiquer son véganisme et son écologie tout en achetant des avocats mexicains produits dans des conditions écologiques désastreuses.

Nous pourrions, selon les fameux critères de pensée actuels, taxer Enzo Traverso – et d’autres mélancoliques – de réactionnaire; les soupçonner de vouloir revenir à un état des choses antérieur à celui du monde contemporain. Or, cela ferait fi du remède proposé par «la mélancolie de gauche» qui, si l’on peut qualifier cela de remède, réside dans la capacité de l’époque présente à s’approprier son passé pour forger l’avenir. Osons le dire, la gauche actuelle a obtenu tous les bénéfices, sans mener les combats. Dans ce cas, on se demande qui possède des «privilèges».

Clarifions. Vivre au XXIe siècle sans contradictions, relève plus de l’idéal que de la réalité. En effet, tout pousse les individus à s’empêtrer dans des paradoxes, comme ceux mentionnés ci-dessus. Cependant, les fidèles de la gauche ont le droit de tomber dans la mélancolie et d’appeler de leurs vœux un retour vers l’idéologie des temps passés. Une gauche qui combat les injustices, vise à améliorer les systèmes de santé et d’éducation publics, travaille à une société meilleure pour tous sans discriminer ni les majorités, ni les minorités, et tout ce qui faisait de la gauche, la gauche. L’histoire ne repasse pas les plats, mais elle nous permet d’apprendre de nos erreurs et, parfois, de faire revenir le passé dans le présent. La mélancolie de la vraie gauche repose sur cette idée: les luttes du passé portent en elles l’espoir d’un avenir meilleur et, par définition, il ne faut donc pas les reléguer au cimetière ou les oublier, mais s’en inspirer.

Ecrire à l’auteur: ivan.garcia@leregardlibre.com

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