La machine à frustrations

Le Regard Libre N° 51 – Giovanni F. Ryffel

Gagne-t-on du temps à être impatient? Les algorithmes développés pour comprendre les queues sur les autoroutes semblent dire que non; certains chefs d’entreprise semblent dire que oui. Si d’un côté l’impatience est spontanément reliée au gain de temps, de l’autre côté elle recèle des liens profonds avec notre perception de nous-même et du monde, qui ne relèvent pas que de la psychologie.

Le côté positif de la société de consommation, c’est que même ses ennemis peuvent tirer leur épingle du jeu de temps en temps. On entend souvent dire que nous vivons dans une société qui nous pousse à aller toujours plus vite, mais que l’on soit impatient ou contemplatif, nous pouvons y trouver notre compte. Par exemple, le marché du livre nous offre pléthore de bons manuels et il y en a vraiment pour tous les goûts. On achète ainsi des bouquins nous enseignant à résister stoïquement au stress de la vie moderne, tels de nouveaux maîtres zen, aux livres qui nous encouragent à «dire non», à «s’affirmer», jusqu’à enseigner aux personnes qui auraient eu un naturel plus pacifique à devenir de véritables narcissiques pervers en herbe… mais, bien entendu, ce n’est que pour survivre à son chef et montrer tout son potentiel!

Il y en a pour tous les goûts et couleurs, et certaines de ces recettes sont sans doute intéressantes, voire efficaces. Mais les livres de développement personnel ne sont qu’un indice d’un phénomène plus large: il semblerait que nous soyons, en tant que collectivité, assez pressés d’obtenir quelque chose, mais chacun pour soi. Car l’offre est variée, parce que les demandes le sont. Il est juste et même encourageant que chacun ait des projets, des passions à développer et qu’il veuille savoir comment y parvenir. Ce qui est frappant, c’est que l’on espère y arriver par des manuels auxquels on demande des recettes toutes faites, comme si nous n’avions pas le temps de nous mettre réellement à l’école de nos désirs. Nous ne sommes pas tous impatients, et pourtant cette tendance semble s’affirmer comme un phénomène généralisé.

Je le veux maintenant, car je le vaux bien!

Une société qui nous pousse à accélérer davantage? Ce n’est peut-être pas si faux que cela. Ces dernières années, on a assisté à des études très bien faites sur les effets psychologiques des nouvelles technologies de communications, qui ont comme caractéristique le fait de nous permettre d’accéder plus rapidement à une immensité de services et d’informations. Toutefois, le point le plus fondamental n’est peut-être pas là. Nous ne sommes pas juste généralement plus impatients parce que «le monde va plus vite», mais parce que nous sommes de plus en plus gâtés. Il ne faut pas aller chercher trop loin dans les études de psychologie pour s’apercevoir qu’il y a un lien direct entre l’impatience et l’orgueil. Celui qui est impatient est, comme le dit l’étymologie, quelqu’un qui ne sait pas pâtir, et non pas celui qui ne sait attendre. Ce dernier défaut n’est qu’un effet secondaire d’une cause bien plus profonde. Si mon esprit est le plus important, il y a de fortes chances que je ne saurais souffrir qu’on change mes plans.

Autrefois, on disait que l’orgueil était un péché, voire le père de tous les péchés, car si l’on est orgueilleux, on peut tout se permettre. Aujourd’hui, nous sommes sortis du moralisme à bien des égards: nous savons reconnaître qu’à la racine de certains comportements apparemment arrogants, il y a des blessures d’enfance. Le mot «orgueil» a presque disparu de nos vocabulaires. Cependant, nous reconnaissons encore des attitudes arrogantes. C’est pourquoi nous vivons une époque où beaucoup cherchent une «éthique» pour vivre «heureux». Nous pouvons multiplier les cours de yoga et de mindfulness, mais sans donner un nom à l’orgueil, nous risquons de rester de perpétuels adolescents face à nos émotions. En tant qu’adolescents «cachés», nous nous considérerons toujours comme le centre du monde. Nous voudrons tout et tout de suite. Il ne sera pas difficile de flatter notre orgueil plus ou moins blessé. 

Est-ce un hasard si Apple nous encourage à «penser différemment» alors que nous devons tous acheter le même produit? Si Adidas nous enseigne que «impossible is nothing»? Et certainement qu’en chaussant ces baskets je vais dépasser les barrières du possible! Dans un univers où l’on ne sait plus ce qu’est l’orgueil, celui-ci s’érige en modèle de vie. «Ne sois pas meilleur que ton patron: sois aussi connard que lui», exprimait une des premières phrases d’un cours italien pour apprendre l’auto-estime. Tout cela nous communique implicitement que c’est le plus fort qui gagne. Et c’est vrai, c’est le plus orgueilleux qui sait se frayer un chemin dans cette jungle. Mais cet orgueil profite à qui a déjà pu goûter l’ivresse de la chance. Pour ceux qui se trouvent en bas de la roue, l’orgueil n’est qu’une faiblesse à exploiter. Leur impatience n’est que la promesse d’un nouveau marché.

Un exemple parfait de ce phénomène nous vient du monde des cosmétiques. L’Oréal vend ses produits depuis les années septante en permettant à chaque femme de se dire «parce que je le vaux bien». La phrase est incomplète. Pour la compléter, la crème de beauté ou le shampoing, évidemment. Maintenant que nous pouvons l’acheter, nous pourrons enfin accéder à ce soin de nous-mêmes que nous n’avions jamais eu… parce que nous le valons bien. Ainsi, un slogan qui se voulait une parole de rébellion féministe, dans l’intention de la femme qui l’a inventé, a été finalement redigéré par les dynamiques de marketing. Il en est sorti un slogan efficace, pour flatter les individus et maximiser les ventes plus que pour l’inciter à combattre pour ses droits. La déclinaison masculine de cette technique est évidente dans le monde des voitures, qui promet à chaque homme d’être tout-puissant, différent, d’explorer tout ce qu’il voudra. En nous convaincant d’être la femme la plus belle et le gaillard le plus audacieux et fort, voilà qu’on exploite en réalité notre faiblesse: un orgueil qui s’ignore et des faiblesses que l’on cache.

Quelle perte de temps que d’être impatient

Il n’est donc pas aisé de se défaire des chaînes douces de qui nous promet d’accéder au paradis le lendemain par le simple monnayage d’une somme d’argent. L’individualisme qui inquiète les sociologues depuis quelques décennies n’est que le reflet collectif d’une stratégie très ciblée. Non point que cela soit fait avec de la mauvaise foi par les publicitaires. Tout bêtement: ça marche. Si vous dites à votre client qu’il est intelligent, il n’osera pas donner l’impression du contraire en achetant un produit de mauvaise qualité alors que vous lui avez assuré les prodiges du vôtre. Une règle d’or pour un entretien d’embauche est de ne pas ennuyer l’auditeur avec des histoires sur vous-mêmes. Flattez-le plutôt! Flattons-nous tous les uns les autres. Voici le nouveau commandement, celui du dieu de la réussite.

Même le plus stoïcien aura de la peine à résister à cette tentation. On a beau publier des livres comme L’Option Benoît où l’on prêche le retour à la charrue et à la lenteur, c’est trop rude pour nous. Non pas parce que le retour à la nature est physiquement difficile, mais parce qu’il implique que nous nous effacions. Dans le travail artisanal, comme le travail de la terre, les tâches des uns et des autres se superposent. Il faut s’aider. C’est beau? Peut-être, mais il n’y a pas le temps pour reconnaître ce que tu as fait de spécial et d’unique. C’est l’union des forces qui prime. Et cela implique une certaine renonciation à soi, au fait de se faire remarquer, de se faire entendre. Cela enseigne la patience parce que cela enseigne à souffrir.

Rien de plus insupportable que le fait de ne pas être écouté quand on le veut! Rien de plus dur que de résister. Alors il est bien clair que notre monde consumériste nous soit préférable, malgré ses défauts. Chacun d’entre nous peut y trouver son compte, ne fût-ce qu’un instant de temps à autre. C’est un délice tellement intense que nous ne saurions pas nous en priver, quitte à vivre dans le rêve d’être quelqu’un alors qu’on est derrière un écran, dans un bureau quelconque. Mais si l’on arrive à briller un instant, quelle satisfaction! Comment pourrions-nous supporter les autres? Ce n’est pas que nous n’en ayons pas le temps. C’est que nous ne pouvons pas nous le permettre si nous voulons parvenir à nos projets. Et pourtant sans le travail lent, minutieux et anonyme de l’apprentissage, comment espérons-nous «devenir quelqu’un»? Rêve-t-on d’être un grand chef d’entreprise? Un cinéaste célèbre? Un chanteur ou un peintre sans pareil? Comment puis-je espérer y parvenir sans les milliers d’heures de travail, d’erreurs et de corrections pénibles qu’il faut traverser pour que je puisse même me poser la question?

L’impatient alors lâchera le combat bien rapidement. Il les lâchera tous, car s’il veut être bon tout de suite, il ne pourra qu’essuyer une défaite. Il ne pourra que butiner des frustrations. Si nous souhaitons vraiment être admirés, nous avons meilleur temps de devenir des ascètes de l’orgueil et de prévoir un travail sur plusieurs années. L’impatient a de l’orgueil, mais il ne va pas jusqu’au bout de sa logique, car il ne se donne pas le moyen d’être admiré de manière durable. Projet ardu, lorsque c’est la société entière qui est l’expression collective d’un tel type de sujet, gâté et impatient. La société du spectacle, comme l’appelait Guy Debord: elle promet la grandeur à bas prix à chacun de ses membres, en faisant appui sur notre soif naturelle d’être reconnus. Une soif qu’il faut alimenter en permanence, en caressant subtilement notre ego. Mais la consommation massive qu’elle nous livre en échange n’est pas capable de nous rendre capables. Capables d’endurer les défaites, capables de nous relever, capables d’atteindre par nous-mêmes nos objectifs. Nous nous trouvons voués à la déception si nous attendons d’elle que nous évoluions, car la machine de la consommation n’est pour finir qu’une machine à frustrations.

Ecrire à l’auteur: giovanni.ryffel@leregardlibre.com

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