Archives par mot-clé : éthique

Agassiz, censurer le passé?

Le Regard Libre N° 44 – Jonas Follonier

Au bord du lac de Neuchâtel, aux pieds des Jeunes Rives, se niche la Faculté des lettres et sciences humaines de l’Université, sise à l’Espace Louis Agassiz. Cet espace porte le nom d’un grand scientifique américano-suisse du XIXe, Jean Louis Rodolphe Agassiz, devenu professeur à l’académie de Neuchâtel, qui allait devenir ce que les modernes appellent l’UniNE.

Seulement voilà, c’était sans compter les bien-pensants qui peuplent les différentes ramifications étatiques. Louis Agassiz était un raciste, voyez-vous, il fallait donc, d’urgence, ôter son nom de cet espace et le remplacer par celui, plus politiquement correct, de Tilo Frey, qui a – pardonnez mon sarcasme – la triple compétence d’être une femme, une métisse et une «pionnière de l’égalité». La proposition a été formulée par le Conseil général de la Ville de Neuchâtel et s’est vue validée par le rectorat de l’Université.

Continuer la lecture de Agassiz, censurer le passé?

La découverte d’un nouvel intime

Le Regard Libre N° 44 – Hélène Lavoyer

L’amour! L’Amour «vrai»! Incessant partage dont jugements et craintes sont absents, complicité éternelle, permettant de braver à deux tous les périls d’une vie. Ce rêve, cette considération normative de la relation de couple et de l’amour, François Jullien (philosophe, helléniste et sinologue) l’attaque à travers une analyse fine de la sémantique et de la conscience que l’on a de l’«intime». Son essai De l’Intime affirme un genre unique de relation, un nouveau «vivre ensemble».

Continuer la lecture de La découverte d’un nouvel intime

«Suzanne», ou ne jamais cesser de «sourire quand même»

Les bouquins du mardi – Amélie Wauthier

Suzanne a nonante-cinq ans et de nombreuses chutes à son actif, c’est pourquoi elle se retrouve contrainte de quitter sa résidence pour séniors pour un Ehpad, un établissement pour personnes âgées dépendantes. Le personnel, en sous-effectif, y est débordé et pas toujours aimable ni bienveillant à l’égard de ses pensionnaires. Chaque geste est compté, tout est calculé de façon à ce qu’on ne perde pas une seconde; c’est l’usine pour un salaire de misère et un burn-out à la clef. Les activités proposées sont infantilisantes et Suzanne refuse d’y participer. Il faut dire que ce n’est pas dans ses habitudes d’obéir aveuglément.

Continuer la lecture de «Suzanne», ou ne jamais cesser de «sourire quand même»

Une manipulation génétique qui pose des questions

Les lundis de l’actualité – Diego Tabaoda

La semaine dernière, des chercheurs chinois ont réussi à obtenir des souriceaux après reproduction de souris de même sexe, grâce à des manipulations génétiques. Donnée remarquable, les souriceaux ont pu survivre et se reproduire à leur tour: une première dans le monde de la biogénétique. Le développement de cette nouvelle méthode – dont nous vous épargnons les détails techniques – pourrait ouvrir de nouvelles perspectives, notamment dans le clonage et la reproduction des mammifères. Jusqu’à être appliquées chez les êtres humains? Peu probable dans un avenir proche, selon certains scientifiques consultés par les médias généralistes, bien qu’ils ne l’excluent pas complètement.

Continuer la lecture de Une manipulation génétique qui pose des questions

Non à l’avortement: quand l’Etat se met à faire le bien

Le Regard Libre N° 42 – Diego Taboada

Le refus du droit à l’avortement en Argentine a été révélateur d’un malaise peu évoqué qui traverse les sociétés: l’acharnement des Etats à décréter et imposer ce qui est bien, en oubliant de faire respecter ce qui est juste.

Continuer la lecture de Non à l’avortement: quand l’Etat se met à faire le bien

Qu’est-ce que le mal ?

Le Regard Libre N° 36 – Loris S. Musumeci

La question est grave. Les philosophes s’y sont écorchés. Ce qui pose la difficulté majeure pour une interrogation d’une telle ampleur, c’est son mystère inépuisable, le sentiment de frustration qu’elle provoque à ne jamais pouvoir y apporter une réponse satisfaisante. L’article se limitera donc à quelques réflexions, inspirées de maîtres.

Continuer la lecture de Qu’est-ce que le mal ?

« Ni juge, ni soumise »

Les mercredis du cinéma – Loris S. Musumeci

« Je peux vous jurer que la colère d’Allah, c’est rien à côté de moi. »

Le juge Anne Gruwez voit passer dans son bureau bruxellois des criminels des plus pathétiques aux plus angoissants. Et pourtant, son calme est toujours de la partie, comme son sens de l’humour, teinté d’autorité et de compassion. En bonne entente avec les policiers, elle se rend volontiers sur les lieux des crimes à bord de sa Citroën 2CV. A chacun, elle pose une multitude de questions, suscitant autant d’étonnement que d’admiration.

Continuer la lecture de « Ni juge, ni soumise »

Être gentil, est-ce bon ou mauvais pour la survie ?

Le Regard Libre N° 25 – Léa Farine

Nous le savons tous, les abeilles sont kamikazes. Elles meurent après avoir piqué. Cependant, nous ne décelons pas forcément le paradoxe, de type évolutionniste, caché derrière ce comportement. En effet, le cas particulier des abeilles piqueuses contrevient aux lois générales de l’évolution. Nous devons donc l’expliquer si nous voulons conserver ces lois.

Pour bien comprendre, il nous faut d’abord exposer la loi générale évolutionniste, applicable à toutes les espèces animales. Chaque individu est guidé par une mécanique interne qui le pousse à essayer de survivre et de se reproduire. Au sein d’une même espèce, plus un individu vit longtemps et plus il a de petits par rapport aux autres individus de la même espèce sur le même genre de territoire, plus il est viable. Le terme évolutionniste spécifique pour la viabilité est « fitness ». Prenons l’exemple de deux girafes femelles : une girafe qui a vécu dix ans et qui a eu trois petits a une fitness plus élevée qu’une girafe ayant vécu neuf ans et qui a eu trois petits.

Les individus ayant une fitness élevée sont logiquement ceux dont le patrimoine génétique leur permet une bonne adaptation à l’environnement. Admettons que les premières girafes avaient un cou généralement plutôt court, avec des variations entre les individus. Les girafes avec un cou un peu plus long vivaient un peu plus longtemps, parce qu’elles pouvaient mieux manger les feuilles d’acacia, et elles avaient donc plus de petits, transmettant ainsi plus largement le gène responsable de la longueur du cou. Les petits girafons au cou plus long étaient également plus viables et donc, transmettaient à leur tour le ou les gènes responsables de la longueur du coup. Jusqu’aux girafes d’aujourd’hui, parfaitement adaptées à la consommation de feuilles d’acacia grâce à leur très long cou. Continuer la lecture de Être gentil, est-ce bon ou mauvais pour la survie ?

L’éthique du raffinement

Le Regard Libre N° 21 – Adrien Faure

Les valeurs nous meuvent. Elles déterminent nos émotions et nos émotions déterminent nos actes. Par exemple, c’est parce que je pense que la liberté est une valeur importante que je ressens de l’indignation lorsque je vois la liberté d’individus violée. L’indignation (émotion) m’incite ensuite à vouloir mettre fin (acte) à la violation de la liberté (valeur). Parce que les valeurs jouent un rôle crucial dans notre vie en guidant nos actes, il convient de nous demander : quelles valeurs devons-nous adopter dans notre vie pour nous réaliser en tant qu’individus ?

La multiplicité et la diversité des individus rend difficilement envisageable l’idée qu’il existe une éthique, un code moral, adapté à tous. J’ai tendance à penser qu’il existe des types d’individus (et peut-être aussi des phases de vie) pour lesquels certaines valeurs seront plus valables que pour d’autres. La clef réside probablement ici dans la comparaison de différentes éthiques de vie pour que chacun puisse se construire au mieux en sélectionnant ce qui lui correspond. En réfléchissant sur quelles étaient les valeurs les plus importantes pour moi, j’en suis venu à considérer une valeur peu commune (en tout cas rarement considérée, il me semble) : le raffinement. Essayons un peu d’explorer ce que l’on pourrait dire sur cette valeur (considérez cet exercice comme une improvisation intellectuelle – de la même façon qu’au théâtre les comédiens improvisent parfois, je m’élance sur la scène le cœur à nu sans souffleur ou texte prédéfini). Continuer la lecture de L’éthique du raffinement

Le DPI remis en question

Le Regard Libre N° 17 – Christopher Berclaz (notre invité du mois)

Suite à l’acceptation le 14 juin 2015 de l’article constitutionnel ouvrant les portes au diagnostique préimplantatoire (DPI), le projet d’application élaboré par le parlement s’est trouvé au centre de nombreuses critiques quant aux possibles dérives de la loi sur la procréation médicale assistée (LPMA), notamment suite à l’ouverture du DPI à toute personne ayant recours à une fécondation in vitro. Le 5 juin prochain, nous voterons donc à nouveau sur cette question par le biais d’un référendum qui, étrangement, divise les partis, amenant de véritables questions éthiques malheureusement trop souvent écartées des débats politiques mais qui appellent à la conscience de chacun.

Le DPI, sujet de divisions

Si c’est un « oui » clair pour le PBD et le PLR, le PDC accepte le DPI contre la volonté de son comité central. De plus, des politiciens de tous bords s’opposent au texte proposé, comme nous avons pu le constater avec le comité interpartis en faveur du « non ». Il en va de même pour les associations d’entraide dans le monde du handicap qui, divisées lors du vote de 2015, sont cette fois-ci toutes unies face au projet du parlement. Le milieu médical est quant à lui aussi divisé. Continuer la lecture de Le DPI remis en question