«Licorne»: #BeYourself #CommeToutLeMonde

Les bouquins du mardi – Amélie Wauthier

Maëla, 20 ans, est une étudiante en lettres médiocre. Sa vie est rythmée par les réseaux sociaux. Du Facebook de Lisa, la nouvelle petite amie de Kilian, aux chaines de célèbres youtubeuses en passant par le compte Instagram de son rappeur préféré Mowgli et de son ours Balloo – deux figures omniprésentes dans le livre –, Maëla est accro. Avec son Iphone 6, la jeune femme est persuadée de tenir entre ses mains la clef de la notoriété et d’un futur radieux, faits de strass et de paillettes. Elle s’évertue à mettre en scène aussi scrupuleusement que maladroitement sa vie, de son bol de céréales quotidien à sa nouvelle coupe de cheveux.

Pourtant, ni sa mère, ni sa coloc Marilou, ni ses collègues du Carrefour City et encore moins Laura Chareau, sa prof de littérature, ne semblent la prendre au sérieux. Jusqu’au jour où Maëla se réveille un beau matin en découvrant que le nombre de ses followers s’est emballé et que ses commentaires se comptent désormais par milliers: elle vient de remporter le concours lancé par Mowgli pour participer à son nouveau clip!

La licorne est un animal légendaire, souvent citée dans différents récits depuis la Grèce Antique. Associée à l’idée de virginité, de pureté, elle est le symbole de la recherche spirituelle ainsi que de la dualité de l’être humain. Grand cheval blanc magique, la licorne fascine par sa grâce, sa puissance et son côté divin. C’est également l’émoji que Maëla a choisi comme emblème pour se distinguer de ses consœurs, emblème repris par les fans de la jeune femme – ses followers – comme signe de ralliement. On retrouve cette idée de dualité chez Maëla qui rêve de grâce et de divin, mais qui dans un second temps se met de plus en plus à douter de ses choix, au point de préférer l’ours sauvage à la licorne.

Si le titre de ce roman est plutôt aguicheur, il n’en va pas de même pour ses premières pages. On y fait la connaissance de Maëla, jeune caissière pas forcément très belle, qui enchaîne les échecs à la fac’ à grand coup de 1 ou 2 sur 20 à ses travaux et dissertations. Toujours amoureuse de son ancien petit copain, Kilian (#KilianIsTheNewKevin), elle s’endort le soir sur la musique de son rappeur préféré:

«Cyprine et codéine, j’ai rendu tes rêves aux vermines
Dans ta teu-cha j’ai rencontré mon cœur
Sur insta j’suis foncedé d’ta langueur
Dans la tess j’ai connu le goût d’la famine
Sur ta langue j’ai le goût blonde platine.»

Alors l’ironie, j’adore! Mais ici, l’auteur nous dresse un portrait peu flatteur, tombant fréquemment dans la caricature grossière, où la succession des différents clichés rend les personnages impersonnels et pas vraiment attachants. Les espoirs que je plaçais dans ce roman retombent comme un soufflé au fromage à peine sorti du four!

Cela dit, je n’aime pas abandonner la lecture d’un livre et, surtout, je dois absolument écrire une critique pour mardi, alors je m’accroche. Je traverse cette première partie où j’apprends que les jeunes sont accros à leurs nouvelles paires de baskets et à leur apparence, que les réseaux sociaux ne sont que des mises en scène pas toujours fidèles à ce que sont réellement les choses et que le XIXe siècle n’est que vanité.

Heureusement, la deuxième partie du roman est nettement plus intéressante. Pour commencer, les clichés se font plus discrets. Maëla a remporté le concours Instagram qui la propulse sur le devant de la scène qu’elle espérait tant occuper. Il se passe enfin quelque chose d’extraordinaire dans sa vie et elle compte bien se montrer à la hauteur de ses nouvelles responsabilités. Le rythme s’accélère, la lecture devient frénétique, j’ai hâte de connaître la suite!

Notre Emma Bovary 2.0 est alors dépassée et écrasée par le poids de ses nouvelles obligations. Déjà esclave des réseaux sociaux, elle peine à gérer cette soudaine notoriété et ses responsabilités vis-à-vis de sa communauté dans le monde virtuel. Maëla a besoin de toujours plus de filtres pour s’apprécier, comme une drogue pour ressentir et aimer, se sentir vivante et appréciée. Ses phantasmes est sa quête d’un idéal lui soufflent de plus en plus de questions, jusqu’à la faire douter de ce qu’elle souhaite réellement.

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La descente aux enfers de Maëla met en lumière nos difficultés à vivre l’instant présent, ici et maintenant, encouragés à toujours posséder plus pour paraître meilleur. Que cherchons-nous réellement? Faisons-nous cela pour échapper à l’ennui, ne pas avoir à affronter nos peurs intimes, le vide intérieur? A l’image de notre héroïne des temps modernes, nous avons tendance à nous comparer à l’image que les autres nous renvoient d’eux-mêmes et qui nous donnent souvent l’impression d’avoir échoué.  

Comment trouver son identité et sa place dans ce monde over-connecté, où il est si facile de nous faire croire que l’herbe est nettement plus verte chez le voisin? N’est-il alors pas plus facile d’être et de faire comme tout le monde? Comment affirmer son individualité au sein d’une société libéralisée qui voudrait nous imposer une unique version d’un bonheur calibré et photoshopé?  Au pays des émojis licornes et des filtres à paillettes, ne vaut-il pas mieux faire comme cet ours très bien léché et suivre ce bon vieux conseil: «il en faut peu pour être heureux»?


Nora Sandor
Licorne
Editions Gallimard
2019
211 pages

Ecrire à l’auteur: amelie.wauthier@leregardlibre.com

Crédits photo: © Amélie Wauthier

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