Une danse lumineusement macabre

Le Regard Libre Nº 52 – Ivan Garcia

Au théâtre de Vidy, la mort occupe le plateau dans Forever, un spectacle entre danse et musique qui dévoile notre rapport à la finitude de nos existences, ainsi qu’à la possibilité de la vie éternelle.

«La mort c’est la mort», peut-on lire sur le feuillet du nouveau spectacle de Tabea Martin, Forever. Une mystérieuse citation que le papier attribue à un enfant, Elias, élève de 5P à Bâle. Création élaborée pour un public juvénile, Tabea Martin, chorégraphe professionnelle, a travaillé avec des enfants – de huit à douze ans – pour explorer leur vision de la mort, ce qui, une fois transposé sur scène, donne un résultat esthétique étonnant. 

Et pour cause, dès l’entrée des spectateurs dans la salle, une musique de boîte à musique tourne, douce, tendre, évoquant l’enfance de tout un chacun; ce faisant, le public prend place au sein des fauteuils pendant que la mélodie l’entraîne vers d’autres horizons. Ce jour-là, quelques classes scolaires occupent les premières rangées de sièges dans la salle. Alors que la lumière et la musique déclinent, le rideau se lève sur cinq danseurs, semi-vêtus de blancs, et dont la posture et l’élégance laissent supposer aux spectateurs qu’il s’agit de divinités. Les cinq comédiens-danseurs – qui conservent leur nom «réel» pendant la représentation – s’élancent dans une valse de mouvements et de gestes qui, outre le plaisir des yeux, nous entraînent dans une histoire fantastique, la lutte entre la vie et la mort dans un pays imaginaire. 

La mort, invitée sur le plateau 

Sur scène, une jeune femme, nommée Tamara, explique au public qu’elle va rejouer sa mort. Aussitôt dit, elle effectue avec grâce différents mouvements sur une musique aux airs de Vivaldi, avant de s’évanouir et de simuler sa mort. Et cela, elle l’effectue avec de subtiles variations trois fois de suite. La représentation consistera pour chaque danseur de narrer, par sa danse, sa mort et ce de manière successive. Ces danses sont ingénieusement mises en avant par la scénographie à l’œuvre, ainsi que par l’occupation spatiale. Le plateau matérialise un lieu éternel où les comédiens restent, comme dit l’un d’entre eux, «toujours là, pour toujours». A entendre ces mots, nul ne peut s’empêcher de penser au fameux Huis clos de Jean-Paul Sartre où, dans un modeste appartement censé être l’Enfer, trois personnages s’entredéchirent. 

Sauf que dans Forever, les décors et les costumes, très blancs, très épurés et plaçant la perfection des corps à portée de vue, nous entraînent dans une sorte de Paradis artificiel au sein duquel vont se déchaîner deux forces contradictoires: l’ordre et le chaos. Cette contradiction nourrit la scénographie, élaborée par Veronika Mutalova, et qui repose sur un ingénieux système de fils pendus verticalement à travers le plateau, et au bout desquels, parfois, sont suspendus des objets – carcasse d’animal, jerrycan, boules… A l’arrière-scène, de gros ballons blancs stagnent dans l’attente que les danseurs – plus tardivement – les utilisent pour se balancer ou pour se les envoyer. Les objets rattachés aux fils sont employés par les danseurs pour créer des effets et venir animer leurs mouvements; ainsi, par exemple, l’un des danseurs tirera une boule accrochée à un fil, ce qui allumera la lumière; un autre encore s’appropriera un jerrycan rempli de sang, comme cela est indiqué par l’étiquette, et en aspergera ses comparses. Ainsi, dans ce proto-paradis, il semblerait bien que, malgré la perfection, la mort soit là. Au début dissimulée, celle-ci finit par apparaître directement sur le plateau. 

La danse comme réunion 

Tandis que le ballet se poursuit, l’un des danseurs finit par s’évanouir: «Il est mort», comprend-on; en réalité, il ne l’est pas vraiment. Après quelques énergiques séances de réanimation, celui-ci finit par recouvrer vie. Spectacle créé à l’aide d’enfants et pour des enfants, les comédiens n’hésitent pas à intégrer le public, en l’occurrence les classes scolaires, dans leur performance. Lors d’un enterrement fictif, raconté par le biais de pantomimes, les danseurs emmènent sur le plateau des écoliers issus du public. Ces derniers se livrent, non sans complicité, à ce curieux exercice: celui de pleurer un mort que l’on ne connaît que depuis peu et de lui jeter des fleurs. 

Les danseurs, parfois un tantinet niais, parfois un tantinet cruels, alternent entre des phases de danse en solo ou en groupe parfaitement rythmées, et des séances de «combats» où le plateau devient un gigantesque champ de batailles. A noter que l’une des danseuses écrit, au fur et à mesure, des mots, sur des morceaux du décor qu’elle montre ensuite au public. Il peut s’agir d’une sorte de catégorisation thématique ou de commentaire sur les scènes qui sont exposées à nos yeux. Au niveau de la danse, la gestuelle des danseurs alterne entre des mouvements de danse classique – comme la cabriole ou l’adage – et des influences plutôt asiatiques ou sud-américaines avec des mouvements moins rigides et structurés mais plus vifs et tranchants. A l’image de la représentation, les danses exécutées sont multiples et parfois opposées, mais réunies en un tout qui émerveille le spectateur et le fait entrer dans une dimension rituelle. A l’instar de la musique ou du théâtre, la fonction première de la danse n’était-elle pas au fond la danse rituelle, celle qui loue et célèbre au sein d’une communauté?  

Ordre et chaos

Dans sa note d’intention au spectacle, Tabea Martin explique qu’«il y a plusieurs façons d’atteindre l’immortalité – fonder une famille, créer une œuvre d’art, participer à des actions politiques. Conscients de la finitude de la vie, nous essayons de créer quelque chose de significatif qui reste.» Au sein de la représentation, la danse sert de vecteur de réunion, de création d’une possibilité entre deux alternatives opposées: la vie et la mort, le yin et le yang ou encore le blanc et le noir. Ces dichotomies ne laissent assurément pas indifférent et évoquent l’opposition toute nietzschéenne de l’apollinien et du dionysiaque, que l’on trouve dans l’ouvrage La naissance de la tragédie à partir de l’esprit de la musique. L’apollinien, cette pulsion esthétique de la forme, organise le monde, crée de l’ordre là où le chaos grondant du dionysiaque, la pulsion esthétique de l’énergie, déborde et détruit. Forever relève de cette curieuse association entre la volonté de danser la beauté et l’énergie débordante qui consume nos êtres. 

© Nelly Rodriguez

A plusieurs reprises, outre la violence physique, le chaos intervient dans la représentation par le biais de la musique et du bruit – évoquant ainsi le Dionysos de Nietzsche – lorsque les danseurs ne contrôlent plus sa manifestation; celle-ci, à l’instar d’un dérèglement, intervient tout à coup de manière aléatoire et pas toujours gracieuse, parfois sous la forme d’un bruit assourdissant semblable à une alarme. A l’inverse, l’ordre – relevant de l’Apollon nietzschéen – tente de reformer l’équilibre originel en contrôlant ce débordement, par le biais des danses, mais aussi en intégrant le public qui, installé sur les fauteuils de manière statique, permettrait de canaliser cette énergie débordante. L’esthétique déployée par Forever nous fait penser à une sorte d’Alice au pays des merveilles où, à la place de la Reine de Cœur et du Lapin Blanc, nous trouverions des dieux pris dans un perpétuel dilemme en un lieu éternel: la vie ou la mort.

La nouvelle création de Tabea Martin se révèle riche en mouvements et en interprétations, ce qui – assurément – ne déplaît pas au public. En mettent en scène un imaginaire ludique et, parfois, tragique, la chorégraphe aborde des thématiques sérieuses et universelles, celles de la mort et de la vie éternelle, sous le prisme du sentiment et des sensations. Finalement, le rôle minoritaire de la parole au sein de ce spectacle dansé laisse le spectateur libre d’apprécier ce qu’il voit et de construire lui-même son propre fil au sein de cette danse lumineusement macabre.

Ecrire à l’auteur: ivan.garcia@leregardlibre.com

Crédits photos: © Nelly Rodriguez

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