Archives par mot-clé : mort

«A son image»: un roman en funérailles

Les bouquins du mardi – Loris S. Musumeci

«De tous les chants de la messe de funérailles, le Sanctus est le seul dont les paroles ne subissent aucun changement parce qu’il n’y est pas question des hommes, de leur naissance et de leur mort, mais seulement du Seigneur, le Dieu des Armées. Les cieux et la terre sont remplis de Ta gloire– la caresse du bout des doigts sur les paupières, la pulpe de l’index. Simon regarde danser la flamme du cierge guettant toujours le sourire d’Antonia et il ferme les yeux. Dans la messe chantée aujourd’hui, telle qu’elle a été élaborée au cours des siècles dans un minuscule village du centre de la Corse, ce ne sont pas seulement les paroles du Sanctus qui sont immuables mais aussi sa mélodie si bien qu’en l’écoutant les yeux fermés, il est impossible de savoir si l’office auquel on assiste est celui des défunts ou celui des vivants.»

Corse, 2003: Antonia est retrouvée au fond d’un ravin. Sur la route de l’Ostriconi, éblouie par les rayons d’un doux soleil d’août, sa voiture s’est laissée aller à la chute dans le vide. La famille apprend la nouvelle; elle en est meurtrie. Plus particulièrement son oncle et parrain qui, outre la tristesse qui l’accable, doit affronter l’épreuve de célébrer les funérailles. Il est prêtre, malgré lui. Trop dur de faire le récit de la vie de la jeune femme. Il ne veut s’en tenir qu’à la simple et stricte liturgie. On n’en apprend pas moins qu’Antonia était photographe passionnée mais amère. Elle a rêvé toute sa vie de couvrir les grands événements du monde, telles les guerres. Elle l’a fait, en Yougoslavie. Sans résultat. Pour le reste, ses photos consistaient à raconter la vie locale; à couvrir les mariages de son objectif. 

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« My Lady », quand un jeune témoin de Jéhovah refuse la transfusion sanguine

Les mercredis du cinéma – Loris S. Musumeci

« Cette cour juge en se basant sur la loi, pas sur la moralité. »

Fiona Maye (Emma Thompson), femme intègre, divisée entre deux vies. L’une est celle de My Lady, juge à la Haute Cour de Londres ; l’autre est celle de Fi, comme l’appelle affectueusement son mari, Jack (Stanley Tucci), professeur de lettres antiques à l’université. Le première cause à juger pour Fiona Maye n’est pas vraiment du ressort de la loi car elle doit départager au mieux son temps consacré à sa vie professionnelle et celui qu’elle accorde à sa vie privée, et donc particulièrement à son mari.

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«A la dérive»: la reconstitution tanguante d’un drame nautique.

Les mercredis du cinéma – A. B.

Le film s’ouvre sur la scène qui fait office de turning point de l’intrigue: celle du réveil de Tami Oldham au milieu des décombres jonchant le fond, désormais noyé, du luxueux voilier qu’elle et son fiancé ont accepté de convoyer de Tahiti à San Diego. Son fiancé, dans un premier temps, semble avoir disparu.

En dehors du halo blanc que forme la voile autour du bateau amputé de ses deux mats et de ses installations électriques, l’immensité calme d’un océan aux reflets d’acier. C’est ainsi d’une manière plutôt convenue que le réalisateur Baltasar Kormákur choisit d’entamer la restitution de l’histoire du drame maritime qui, en 1983, vit un jeune couple de navigateur, Tami Oldham et Richard Sharp, affronter en plein pacifique une tempête d’une violence impitoyable.

Le synopsis ne manque pas de s’apparenter à celui des classiques du genre: après une rencontre idyllique sur la terre ferme, un jeune couple accepte au bénéfice d’une coquette somme de convoyer un voilier, le Hazaña, de Tahiti aux côtes Californiennes, mais il est surpris en pleine mer par un ouragan de force 12 sur l’échelle de Beaufort. Après le passage de la tempête et la découverte de son ami gravement blessé à la jambe et aux côtes, Tami, âgée de seulement vingt-quatre ans, veille à leur survie et tente de rejoindre Hawaï en utilisant les courants marins et une petite voile d’appoint.

Le choix du scénario coupé

Le récit s’organise autour d’un scénario coupé. Alternant d’une part des scènes précédant le naufrage, caractérisées par la présence de la terre ferme, d’éclats de rire, de musique, de nourriture et de romantisme; d’autre part, des scènes succédant à la tempête qui s’organisent principalement autour d’un élément aquatique sans cesse changeant.

L’eau se fait aussi bien force destructrice, véritable mur d’eau salée au moment où elle balaie Richard du pont ou lorsqu’elle assèche les peaux durant la longue dérive, que douceur et source de vie en procurant aux deux naufragés la nourriture iodée nécessaire à leur survie en mer et qu’elle les accueille pour une baignade en eau douce sur l’île de Tahiti.

L’omniprésence de l’eau est exploitée par le réalisateur aussi bien au travers d’un remarquable travail de bruitage que grâce à la présence de très nombreux plans semi-immergés qui permettent au spectateur de s’assimiler aux personnages et à leurs sensations.

L’amour comme moteur de la survie: une alchimie peu convaincante

Si le choix du scénario coupé peut s’avérer judicieux pour un certain type de narration, il semble que dans la réalisation qui fait l’objet de cette analyse ce parti pris ne serve au contraire pas le récit. En effet, le réalisateur fait reposer la majorité de l’intrigue sur la force des sentiments qui unit le couple de Richard et Tami. Il présente cette relation comme l’unique moteur de la volonté de survie de cette dernière.

En plus d’être peu originale, cette manière d’aborder le récit ne semble pas fonctionner principalement parce que le choix du scénario coupé, notamment, ne nous permet pas de suivre de manière linéaire le développement du sentiment amoureux au sein du couple: à l’image du Hazaña, nous sommes ballotés jusqu’à l’étourdissement entre des scènes antagonistes qui se succèdent de manière peu harmonieuse. De plus, nous n’avons été que peu convaincus par le jeu d’acteurs de Shailene Woodley (Tami) et Sam Claflin (Richard) dont l’alchimie très superficielle se traduit par des phrases mielleuses relevant plus du cliché que d’une véritable recherche scripturale.

On a réellement de la peine à comprendre qu’elles aient pu survivre au montage. On pense particulièrement à des répliques du type: «– J’aurais souhaité ne jamais te rencontrer car alors tu serais en sécurité loin de cette tempête! – Non, parce que je n’aurais pas eu ces merveilleux souvenirs avec toi». Tout ceci fait que, finalement, nous passons totalement à côté de la spécificité de la relation amoureuse, dont la véritable Tami Oldham affirme, dans des articles qui ont fait écho à ce drame, qu’elle lui avait permis de survivre en mer pendant un mois et demi.

On ne comprend en outre absolument pas comment la présence d’un homme pessimiste et dont la blessure se gangrène davantage de jour en jour peut alimenter une volonté de survie chez une jeune femme telle que Tami. Il faut relever encore la maladresse manifestée dans la caractérisation des personnages qui nous sont finalement très antipathiques; du refus de Tami de pêcher du poisson à cause de son régime végétarien aux répliques empruntées aux soap opera pour adolescents ce duo ne nous aura pas conquis.

Un dénouement grossièrement esquissé (attention spoiler!)

Dans les premières minutes du film une scène nous interpelle, l’une des premières en flash-back: Richard est balayé du pont après avoir oublié de s’arrimer avec un harnais de sécurité. On le voit ensuite disparaître dans les profondeurs, inconscient. Cet indice sur le dénouement du film se veut subtil, mais ajouté à d’autres allusions plus ou moins grossièrement amenées, permet rapidement au spectateur de com- prendre la réalité des faits: Richard est mort au moment où il a été jeté par-dessus le pont par une vague scélérate. Dès lors, les septante minutes suivantes montrant les efforts de Tami pour les maintenir elle et son fiancé en vie ne sont que le reflet des hallucinations de Tami, dont Richard explique à Tami, en milieu de film, qu’elles sont fréquentes après plusieurs jours seul en mer.

Lorsque, en fin de projection, la vérité s’impose au spectateur en même temps qu’à Tami qui décide de «laisser partir» Richard, c’est un sentiment de malaise qui prend le dessus dans la mesure ou les septante minutes précédentes deviennent encore plus absurdes qu’elles ne l’étaient déjà. On a en effet de la peine à comprendre, comme nous l’avons mentionné, comment la présence agonisante de Richard peut motiver l’instinct de survie de Tami.

D’autre part, en admettant que nous adhérons à cette explication, il reste le problème du traitement de l’alchimie du couple: n’ayant pas pu s’imposer au spectateur de manière adéquate, cette relation se transforme en imposture et provoque en lui un sentiment de frustration alimenté par les incohérences qui jonchent le scénario. Tout ceci ne nous dérangerait peut-être pas à ce point si ce choix scénaristique ne nous rappelait pas l’histoire très similaire développé dans L’Odyssée de Pi (2012).

Crédit photo: © Impuls Pictures

« Hereditary » : on en perd la tête !

Neuchâtel International Fantastic Film Festival (NIFFF) – Thierry Fivaz

Avec Hereditary (film en compétition internationale), le jeune réalisateur new-yorkais Ari Aster réussit son pari : celui de nous faire perdre la tête et de nous glacer le sang.

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Michael Mooleedhar, un cinéaste qui apporte à Fribourg la danse et l’insouciance trinidadiennes

Le Regard Libre N° 38 – Loris S. Musumeci

Dreadlocks, chapeau et écharpe arborant les couleurs de la République de Trinité-et-Tobago. C’était la tenue de Michael Mooleedhar au Festival International de Films de Fribourg. Le cinéaste y a présenté son premier long-métrage : Green Days by the River, adaptation du roman éponyme de Michael Anthony. Rencontre au rythme de la danse et de l’insouciance.

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« Candelaria », une fresque délabrée d’un couple au crépuscule

Les mercredis du cinéma – Virginia Eufemi

La Havane, Cuba, 1994. L’île subit l’embargo économique américain. Des voix d’opposition retentissent à la radio, les gens envahissent les rues pour protester contre la crise, mais le vieux couple que nous suivons semble passer à côté de ces événements, trop occupé à assouvir ses propres besoins primaires – un repas chaud, de l’eau courante, de l’électricité. Candelaria, proche des quatre-vingts ans, travaille encore – les conditions économiques l’obligent –, malgré son âge avancé, comme femme de chambre dans un établissement touristique. Le soir, dans un local, elle chante des airs typiques accompagnée d’un petit orchestre.

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Joan Baez, « Whistle Down The Wind »

Les mélodies du jeudi – Karim Karkeni

Un article également consultable sur LeMurDuSon.ch

Dix ans qu’elle n’avait pas enregistré d’album. Le temps de laisser sa voix faire sa révérence aux aigus qu’elle tutoyait encore sur Day after tomorrow. Le temps de nous proposer un nid depuis lequel méditer sur l’espace et le temps, à 360 degrés.

Je mettais quelques livres en place, à la librairie, quand soudain le disque a commencé. Cette voix, qui directement m’a accéléré le cœur, est-ce que ce ne serait pas … ? J’ai levé la tête, croisé le regard de Gab.

« – C’est le dernier album de Joan Baez. Il se passe encore quelque chose, non ? » C’était Whistle Down The Wind, de Tom Waits. « Je ne suis pas du tout ce que je pensais devenir. […]. Je ne peux pas rester ici et je suis effrayé à l’idée de partir. Embrasse-moi simplement, maintenant et ensuite. »

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« Une dernière touche (Die Letzte Pointe) » de Rolf Lyssy : l’illusion dangereuse

Les mercredis du cinéma – Thierry Fivaz

Du haut de ses quatre-vingt-deux ans, le réalisateur zurichois Rolf Lyssy livre avec Une dernière touche (Die Letzte Pointe) une comédie aux motifs délicats, à savoir : la vieillesse, l’amour et la mort.

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« After My Death », un drame noir profond

Festival International de Films de Fribourg – Loris S. Musumeci

« Votre amie est de retour. »

Une étudiante coréenne a disparu. La police mène l’enquête. La mère est froide ; elle espère de manière irraisonnable mais légitime retrouver sa fille. Le père, quant à lui, a déjà perdu tout espoir. A l’école, les professeurs menés par le directeur ont peur pour la réputation de l’établissement. Les élèves, elles, vivent le choc en murmurant des petits secrets, cherchant à trouver le bouc-émissaire sur lequel charger l’affaire. La fille finit par être retrouvée, en cadavre. Gonflé par le fleuve dans lequel la suicidaire s’est jetée. L’enquête continue ; les interrogatoires s’amplifient. Un amour lesbien caché est à l’origine du drame.

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« Goodbye Grandpa ! »

Festival International de Films de Fribourg – Loris S. Musumeci

« Il aurait pu vivre plus longtemps, mais il a vécu pleinement. »

Le lit grince. Yoshiko et son petit ami se consacrent à de profonds exercices sexuels. Ils sont en sueur. Soudain, le téléphone sonne. La jeune fille s’interrompt pour aller répondre. Triste nouvelle. De la fenêtre, elle annonce à son père que « grand-père est mort. » De retour chez son compagnon, elle reçoit un « tu veux qu’on arrête ? » fort bienveillant.

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