«Portrait de la jeune fille en feu»: Eurydice en abîme

Les mercredis du cinéma – Fanny Agostino

Primé à Cannes pour son scénario, le dernier film de Céline Sciamma dépeint la rencontre puis la passion naissante entre deux femmes du XIXe siècle. La réalisatrice de Tomboy embrase son récit par une intrigue impressionnante et impressionniste, celle d’une peintre qui doit dissimuler à son modèle qu’elle a pour mission d’établir son portrait sur toile. Une réflexion d’une grande justesse sur l’amour et le souvenir par le prisme de l’image.

Hasard d’une rencontre, confrontation de deux destinées. Dans le sillage de son père, Marianne (Noémie Merlant), peintre intrépide n’hésitant pas à se jeter à l’eau pour sauver ses toiles vierges à la dérive devant des marins ébahis, accepte un travail qui lui est confié par une matrone bourgeoise. Elle peindra le portrait d’Héloïse (Adèle Haenel), fille cadette de la commanditaire. Héloïse est arrachée de son couvent pour se substituer au destin de sa sœur défunte. Elle doit épouser un Milanais qui exige, avant de la prendre comme épouse, un portrait de la jeune femme. Impuissante face à cette écrasante réalité, Héloïse manifeste son désaccord en refusant de se prêter au jeu de la muse et donc d’être complice de cette union. Marianne succède ainsi à un premier peintre qui a échoué: elle devra réaliser ce portrait sans que la principale intéressée ne s’en rende compte.

Une esthétique de la dissimulation

La relation entre les deux femmes se fonde donc sur une dissimulation. Jouant à être une dame de compagnie pour ses balades, Marianne découvre, en même temps que le spectateur, le visage de son sujet. Un sujet farouche et méfiant, dissimulé sous de longues capes et des foulards. Progressivement, le vent découvre les traits de son visage. Par une utilisation régulière du gros plan et de coupures fréquentes, le regard de Marianne isole sa proie et participe à rendre visible le processus de création et de mémorisation de l’artiste: saisir en un court instant le haussement d’un sourcil, la profondeur d’un regard ou une expression furtive.

Un découpage du sujet encore plus poignant par l’ambiance sonore et celle du lieu. Se déroulant en huis clos sur une île bretonne, l’arrivée de la peintre à bord d’une barque dans un vacarme tonitruant – des vagues s’écrasant contre son embarcation, les crissements des rames au rythme des mouvements des marins – tranche délibérément avec l’absence quasi totale de musique et de personnages intermittents dans la fiction. Hors du monde, dans un temps sans temps, les protagonistes vont nouer une relation exclusive et interdite.

Une peinture de la mémoire

Au fur et à mesure de l’évolution de leurs rapports, les certitudes de Marianne, tout comme les tentatives d’ériger un portrait d’Héloïse, voleront en éclat. Celle qui semblait être libre en refusant les conventions – elle fume la pipe et peint des sujets masculins alors que cela lui est interdit – trouve en Héloïse une force insoupçonnable. Sans tomber dans la mièvrerie et l’apitoiement, Sciamma construit ces femmes que tout semble opposer en héroïnes de leur temps. Loin d’ériger l’unique croquis de deux destins singuliers, le film évoque un réseau de femmes résistantes bisant toute hiérarchie sociale.

A ce titre, la peinture est aussi le support de cette histoire secrète, lorsqu’un avortement clandestin est restitué par la peinture. L’emprunte, la trace de l’image picturale font acte de mémoire. Collective ou personnelle, elle agit comme réminiscence d’un maintenant qui s’est vu condamné. Et si, comme le suggère l’une des protagoniste, Orphée s’était retourné délibérément pour garder une image phantasmée d’Eurydice? Par sa réflexion articulant la peinture et le souvenir, Portrait de la jeune fille en feu fait d’une histoire d’amour impossible la condition même d’une mémoire collective et universelle en évitant l’écueil d’un pathos redondant. Loin d’être scolaire, la simplicité apparente et l’épuration de l’image offrent au spectateur une expérience forte, sans tricherie.

Ecrire à l’auteure: fanny.agostino@bluewin.ch

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