La triste «Histoire d’enfant» de Peter Handke

Les bouquins du mardi – Ivan Garcia

Peter Handke, lauréat du Prix Nobel de littérature 2019, a suscité de fortes réactions politiques et médiatiques lors de sa réception du prix suédois en raison de son positionnement au sujet du conflit yougoslave. C’est au sein de cette actualité que Le Regard Libre vous propose une première incursion en terres handkiennes avec Histoire d’enfant. Dans cet ouvrage, l’écrivain autrichien livre une forme de récit intime et touchant sur l’enfance, ainsi que sur la paternité. Il ne s’agit pas de son meilleur roman, mais d’une belle fable, attristante, que l’on lira pour son style souple et grandiloquent et non pour son contenu.

Pour certains, Peter Handke n’est pas un écrivain politique; pour d’autres, il faut séparer l’œuvre de l’auteur; pour d’autres encore, il convient de relativiser la récente polémique qui prendrait une ampleur disproportionnée. La chose n’est pas aisée. Le 10 décembre dernier, l’écrivain autrichien recevait le Prix Nobel de littérature 2019 des mains de la prestigieuse académie suédoise. Et pourtant, le lauréat a été vivement critiqué et contesté en raison de certaines de ses positions proserbes au sujet du conflit en ex-Yougoslavie. A ce propos,  la prochaine édition papier de notre revue vous proposera un article grand format portant sur la récente polémique au sujet de Peter Handke.  

Pour débuter notre exploration au sein de l’œuvre d’Handke, l’un des principaux écrivains germanophones contemporains, mon choix s’est porté sur Histoire d’enfant, traduit et publié en mai 2019, aux Editions Gallimard. Le récit traite de la relation qu’entretiennent un père et sa fille dite «l’enfant», notamment leurs nombreuses migrations entre l’Allemagne et la France, leurs échanges, leur apprentissage d’une nouvelle langue, leurs difficultés d’intégrations et leurs habitudes. Au fur et à mesure que l’histoire progresse, les deux protagonistes essaient de se construire un quotidien.

Exercice de style version Handke

Vous l’aurez sans doute deviné, l’ouvrage ne présente aucune intrigue rocambolesque ou digne du plus haletant thriller. L’intérêt du livre réside dans la forme. Histoire d’enfant ne présente aucun dialogue; l’écrivain confie la narration à un être omniscient qui, entre quelques commentaires, nous expose l’existence des deux protagonistes, leurs succès et leurs échecs. Tout au plus, le narrateur s’autorise-t-il l’usage de quelques brèves bribes de discours rapporté direct pour intégrer les propos des personnages à sa longue glose. 

«Au début, des élèves de la classe étaient encore souvent venus le voir chez lui: le lendemain, à l’école, ils l’évitaient littéralement. L’enfant – il n’avait pas encore huit ans – en savait bien la raison et l’exprima par la phrase suivante: « Ils ne m’aiment pas parce que je suis allemande. »»

En une petite centaine de pages, l’auteur s’est livré à un curieux exercice de style: philosopher sur les aléas de la vie quotidienne. La fable est donc prise en charge par une voie narrative qui digresse sur les habitations, réfléchit sur l’enfance et la paternité, ironise au sujet du comportement de certains personnages, ou commente les actions du protagoniste. L’usage de la narration à la troisième personne introduit une mise à distance entre le narrateur et le protagoniste; comme si ce dernier était le sujet d’une drôle d’expérience. D’ailleurs, concernant le protagoniste, le lecteur ne connaîtra jamais son nom ou son emploi et, à bien lire l’ouvrage, c’est un personnage d’une remarquable vacuité psychologique.

«Il était aussi naturel de penser à cet enfant que d’attendre deux autres choses importantes: la femme qui, il en était convaincu, lui était destinée et qui depuis toujours, par cercles concentriques, allait secrètement à sa rencontre, et la vie professionnelle où seule lui fait signe la liberté digne d’un homme, sans que ces trois attentes apparaissent, ne fût-ce qu’une seule fois, confondues en une seule image.»

O tristesse

Histoire d’enfant traite également d’autres thématiques qui ne manquent pas de susciter chez le lecteur des réactions plus émotionnelles. Les difficultés à vivre dans un pays étranger ou à s’acclimater à une culture qui n’est pas la nôtre sont bien présentes dans le roman, notamment au travers de la figure de l’enfant. Ballotée d’école en école, la petite fille peine à se faire des amis et, proche de son père – parfois trop –, elle souffre régulièrement; elle finit même par faire de mauvaises fréquentations.

Loin d’être un best-seller ou un roman à thèse, l’ouvrage du lauréat Peter Handke suscite une petite admiration, celle-là même que nous pouvons ressentir en contemplant les nuages défiler. A sa lecture, on s’arrête parfois pour réfléchir sur les paroles du narrateur et sur les personnages. Bien souvent, nous éprouvons une pesante tristesse à l’égard de cette pauvre enfant qui essaie de bien faire les choses, comme s’il subsistait en nous un regard d’enfant.

Crédit photo: © Ivan Garcia

Ecrire à l’auteur: ivan.garcia@leregardlibre.com

Peter Handke
Histoire d’enfant
Editions Galimard
1990
128 pages

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