Une musique de liberté
Le compositeur suisse Hermann Suter (1870–1926).
Avec sa biographie concise, James Lyon ressuscite Hermann Suter (1870-1926), figure majeure de la musique suisse. Il révèle un compositeur singulier, dont l’œuvre et la vie témoignent d’un même esprit de liberté et d’accomplissement.
Avec son nouveau livre Hermann Suter, un paysagiste symphonique, l’historien de la musique James Lyon, contributeur du Regard Libre, propose bien davantage qu’une simple redécouverte d’un compositeur suisse alémanique aujourd’hui discret au moins dans l’espace francophone. Il esquisse le portrait d’un musicien que l’on peut lire, en filigrane, comme profondément libéral. C’est du moins ce que suggérait la dédicace que m’a aimablement adressée l’auteur – et j’ai eu l’occasion de le vérifier sur plusieurs plans.
Libéral, Hermann Suter (1870-1926) l’est d’abord par l’universalité de son propos. Chef d’orchestre et pédagogue actif à Zurich et à Bâle, Suter a laissé une œuvre dont l’horizon est large et le langage, commun. «Le romantisme ne correspond pas forcément à une époque mais davantage à un état d’âme qui transcende les temps», note Lyon, fidèle à ses thèses. «Il serait donc réducteur de considérer la musique de Suter comme appartenant à un langage ‘‘romantique tardif’’. Bien au contraire, il cherchera, sa vie durant, la complémentarité entre les héritages de Bach et de Beethoven. Autrement dit, entre des pensées et des imaginations marquées par le classicisme en tant qu’il n’est pas délibérément opposé au romantisme. Son art l’atteste avec force.»
Pluralité des inspirations
Cette synthèse entre classicisme et romantisme que l’on trouve chez Suter signale également la pluralité de ses inspirations – un autre signe libéral. Refusant les dogmes esthétiques, le compositeur a dépassé les écoles pour forger une écriture qui assume la tradition tout en la recomposant.
De là découle aussi une «authentique personnalité», comme le décrivaient déjà les Basler Nachrichten, citées par Lyon. Sans appartenir à une avant-garde tapageuse, Suter affirme sa voix, notamment dans son oratorio Le Laudi di San Francesco d’Assisi (1924), qui lui valut une reconnaissance internationale. Cette originalité n’est pas spectaculaire: elle tient à une cohérence intérieure, à une manière singulière d’articuler formes chorales et dimension symphonique.
Dépassement de soi
Cette individualité renvoie à un quatrième aspect, celui du dépassement de soi. «Par son extraordinaire caractère, la musique de Hermann Suter est véritablement l’expression d’une profonde nécessité intérieure», écrit James Lyon, citant en outre a nécrologie publiée par les Basler Nachrichten: «[Suter] a enduré des souffrances physiques inouïes et n’a pas sourcillé.»
D’ailleurs, déjà atteint dans sa santé, Suter tient à se rendre à la landsgemeinde de Glaris, «acte patriotique qui l’impressionne profondément». Lyon poursuit: «Lors d’un séjour avec des collègues, à la Pentecôte, dans l’Emmental, il prend à nouveau froid, sans que cela ne l’empêche d’assister à la ‘‘Fête de la Musique Suisse’’, organisée les 12 et 13 juin dans la belle ville neuchâteloise de Colombier. A ce moment-là, personne n’imagine le voir pour la dernière fois, tant sa bonne humeur indestructible et sa sociabilité pleine d’entrain masquent son véritable état.» Aimable en toutes circonstances, Suter a cultivé une liberté qui ne s’oppose pas à l’ancrage, mais s’y nourrit.
En une soixantaine de pages, James Lyon réussit à restituer la figure d’un compositeur discret mais passionnant, dont la modernité tient au refus des enfermements et à une recherche d’équilibre au service de l’accomplissement de soi. Hermann Suter incarne à lui seul une musique et une vie de liberté – ne serait-ce que pour cela, ce petit ouvrage vaut le détour.
Diplômé en philosophie et journaliste de profession, Jonas Follonier est le fondateur et rédacteur en chef du Regard Libre. Ecrire à l’auteur: jonas.follonier@leregardlibre.com.

James Lyon
Hermann Suter. Un paysagiste symphonique
Infolio, coll. « Presto »
Mars 2026
64 pages
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