Economie Analyse

La Suisse ne peut plus se contenter d’inventer

5 minutes de lecture
écrit par Nicolas Ramseier · 28 octobre 2026 · 0 commentaire

En tête du classement mondial de l’innovation, l’écosystème helvétique sait créer des entreprises. À l’ère de l’intelligence artificielle, les faire grandir chez elle dépendra de trois ressources: le capital, le calcul et la confiance.

Peu de pays inventent autant que la Suisse. Elle domine depuis plus de quinze ans le classement mondial de l’innovation et a déposé en 2025 plus de demandes de brevets européens par habitant que tout autre pays, hors Liechtenstein. L’économiste Joseph Schumpeter distinguait néanmoins l’invention, qui relève du savoir, de l’innovation, qui exige qu’une entreprise porte l’idée jusqu’au marché. C’est dans cet intervalle que se joue une part de notre prospérité.

Sur le terrain de l’innovation helvétique, les chiffres flattent à première vue. En 2025, l’Ecole polytechnique fédérale de Lausanne (EPFL) a vu naître un record de 39 start-up; celle de Zurich (ETH), 46. Cinq ans après leur création, 70 à 90% de ces spin-off sont encore en activité. On s’en félicite volontiers, mais ce taux devrait plutôt nous interroger. Dans l’économie de l’innovation, l’échec n’est pas une anomalie: c’est le prix des paris audacieux. Si presque toutes les jeunes pousses survivent, cela signifie aussi que leurs modèles prennent peu de risques.

Beaucoup de ces spin-off deviennent des PME solides, rentables et prudentes. Trop peu cherchent à devenir des leaders mondiaux, avec ce que cela suppose de capital, de vitesse et d’audace. Le défi s’est donc déplacé: la Suisse sait créer des entreprises, mais peine à les faire grandir chez elle.

Faire grandir ce que nous inventons

L’intelligence artificielle rend l’enjeu pressant : trois ressources y décident du destin d’une jeune entreprise, le capital, le calcul et la confiance. Le capital, d’abord. Dans la deeptech suisse, plus de 80% des fonds levés lors des tours de table compris entre 15 et 100 millions de dollars viennent de l’étranger, contre 60% en moyenne européenne. En 2024, 30 des 41 rachats de start-up suisses ont été le fait d’acheteurs étrangers. Ni le rachat ni le capital étranger ne sont des maux en soi; le problème commence quand la valeur issue d’un effort public se capitalise ailleurs.

NEWSLETTER DU REGARD LIBRE

Recevez nos articles chaque dimanche.

Or, nos caisses de pension gèrent plus de 1200 milliards de francs: 1% de cette épargne, investi progressivement dans des portefeuilles diversifiés de jeunes entreprises suisses, représenterait plus de quatre fois le capital-risque investi en Suisse en 2025. Nous le proposons sans contraindre les caisses, dont le devoir fiduciaire demeure entier: il s’agit d’associer notre épargne à la croissance que notre recherche rend possible.

Le calcul, une infrastructure stratégique

Le calcul, ensuite. Grâce au supercalculateur Alps, l’EPFL, l’ETH Zurich et le Centre suisse de calcul scientifique ont pu entraîner «Apertus», un modèle de langage entièrement ouvert. Toutefois, un seul campus texan est conçu pour atteindre une puissance de 1,2 gigawatt, tandis que la capacité actuellement disponible dans tous les centres de données commerciaux suisses s’élève à environ 340 mégawatts. Nous ne gagnerons pas la course au volume.

En janvier 2025, une règle américaine, abrogée avant son entrée en vigueur, avait classé la Suisse parmi les pays dont l’accès aux puces avancées aurait été contingenté. Une capacité importée reste une capacité sous condition. La souveraineté, ici, n’est pas l’autarcie: c’est la faculté de choisir ses dépendances plutôt que de les subir. Le calcul est devenu une infrastructure, comme l’énergie ou le rail: il exige une vision de long terme, des capitaux privés aux côtés des fonds publics et un accès ouvert aux jeunes entreprises.

La confiance comme avantage comparatif

Reste la confiance. Hôpitaux, entreprises et administrations hésitent, avec raison, à confier leurs données à des systèmes opaques, soumis à d’autres juridictions. La Suisse peut devenir non pas la plus grande, mais la plus nécessaire, grâce à des modèles ouverts, dont chacun peut examiner les sources et reproduire les résultats, à un droit stable et à une protection des données reconnue par l’Union européenne. Ce terrain de confiance qu’elle a longtemps offert à la diplomatie, elle peut désormais l’offrir aux données. Encore faut-il un cadre réglementaire clair et proportionné: confus ou instable, il pèse d’abord sur les plus petits acteurs.

Genève accueillera les 21 et 22 juin 2027 le prochain sommet international sur l’intelligence artificielle, consacré à l’innovation et à la confiance. L’occasion est rare de réunir la recherche, la finance et la régulation, trois mondes qui, chez nous, se parlent encore trop peu. La place financière genevoise attire déjà de nouveaux acteurs: la société technologique Freedom24, la branche européenne de Freedom Holding Corp., a indiqué en septembre qu’elle considère la Suisse comme un marché présentant un intérêt stratégique à long terme et qu’elle étudie des possibilités pour s’implanter à Genève.

L’arrivée de tels acteurs est une bonne nouvelle. Encore faut-il que leurs capitaux rencontrent ce qui sort de nos hautes écoles. La Suisse est devenue l’un des grands laboratoires du monde. Il lui reste à décider si ce qu’elle invente grandira aussi chez elle.

Nicolas Ramseier est président du Centre de Genève pour la Neutralité

Cette thématique sera approfondie vendredi 30 octobre lors de la conférence «From Lab to Market» à la Société de Lecture à Genève.

Vous venez de lire un contenu inédit en libre accès. Débats, analyses, actualités culturelles: abonnez-vous à notre média de réflexion pour nous soutenir et avoir accès à tous nos contenus!
Nicolas Ramseier
Nicolas Ramseier

Nicolas Ramseier est président du Centre de Genève pour la Neutralité.

Laisser un commentaire