Besoin de bougies pour le vingt-cinquième anniversaire de La Liste de Schindler

Le Regard Libre N° 48 – Loris S. Musumeci

Vingt-cinq ans qu’est sorti dans les salles un film qui a marqué l’histoire du cinéma et le regard porté sur la Shoah. La Liste de Schindler a fait pleurer le public par sa musique mélancolique et ses plans inoubliables. Retour sur ce monument tragique qui n’a pas pris une ride.

Bougies dans l’obscurité, qui s’allument en prière. L’image passe au noir et blanc. Les bougies s’éteignent. Un filet de fumée monte vers le ciel pour raconter l’histoire d’Oskar Schindler, des 1100 Juifs qu’il a sauvés, des six millions de victimes de l’Holocauste, des camps de concentration, des camps d’extermination, de l’humanité qui s’écroule et de l’espérance qui se relève. Une histoire vraie, dont témoignent les survivants et leur descendance. Sous la caméra de Steven Spielberg. 

Une main-d’œuvre 

Les nazis envahissent la Pologne et la situation va très vite en se dégradant pour les Juifs. Peu à peu interdits de tout, ils finissent par être confinés dans un ghetto. Oskar Schindler, un industriel allemand, s’installe à Cracovie et profite de la situation. Habile dans la création de contacts, il se lie d’amitié aux officiers nazis présents sur le territoire polonais. Mais il aborde aussi la communauté juive de la ville. Ces personnes, désormais déchues de leur humanité, sont perçues comme une main-d’œuvre à ne pas manquer pour rebondir dans les hautes sphères de l’industrie. 

Schindler ouvre une usine travaillant l’émail et engage des Juifs qu’il ne paie quasiment rien. Il prospère. Lorsque le ghetto est saccagé pour en déporter ses habitants, Schindler se bat pour garder ses ouvriers. Il rencontre le Kommandant Goeth, chargé de la mission, devenant en quelque sorte son ami. «Ils sont à moi!» Jusqu’à prendre conscience de l’horreur qui s’opère sous yeux. Progressivement, ce n’est plus pour son intérêt qu’il va continuer à se battre, mais pour sauver les vies de ceux qu’il considère, lui, comme des êtres humains, qui meurent par milliers à cause de la folie des siens, qui n’agissent plus en hommes, mais en bêtes assoiffées de massacre et de sang.

La Shoah livrée en spectacle

Le sujet de la Shoah a été maintes fois abordé au cinéma et en littérature jusqu’à en lasser les principaux concernés. Il reste que si certains de ces films profitent du drame du XXe siècle pour s’essayer à raconter une histoire de façon maladroite et sans originalité; d’autres, La Liste de Schindler en tête, font du sujet tragique un chef-d’œuvre au service de la mémoire et de la beauté de la pellicule. Pourtant, le film de Spielberg n’a pas fait l’unanimité dès sa sortie aux Etats-Unis en fin d’année 1993. D’aucuns contestaient la véracité des faits, les nuances des personnages, notamment ceux de Schindler lui-même et de Goeth. D’autres, s’intéressant davantage à la forme qu’au fond, ont déploré que la Shoah soit livrée en spectacle crument et sans scrupule. 

Si les contestations ont leur légitimité, elles ne couvrent néanmoins rien de la statue cinématographique qu’a érigée le réalisateur. Mettre en scène la Seconde Guerre mondiale peut paraître facile, moins dans les techniques de reconstitution que dans un succès apparemment assuré. Evidemment, puisqu’il s’agit d’une histoire vraie, et non des moindres, on est en terre conquise. Mais force est de constater que ce n’est pas comme ça que ça marche. La Liste de Schindler aborde un scénario, certes remplis d’horreurs, mais digne de raconter, à sa mesure, une histoire a priori ineffable. 

Les personnages sont dessinés tout en subtilité, révélant à la fois l’assassin et le sauveur qu’il y a en chacun. Schindler a sauvé des vies, tout en partant d’une intention impie et opportuniste. Le Kommandant Goeth tire par amusement sur des «saloperies de Juifs» tout en tombant confusément amoureux de sa bonne, «une salope de Juive», comme il la nomme à un moment du film. Son visage prend des allures sataniques alors que lorsqu’il épargne des Juifs qu’il aurait pu tuer selon le protocole, il voit en lui, à travers le miroir, une figure du Christ levant l’index et le majeur de côté à hauteur de visage. Les Juifs eux-mêmes, dans le désespoir le plus total, rejettent d’autres Juifs pour avoir la vie sauve.

Un manteau rouge

La photographie, marquant l’esprit à jamais, permet à la fois de livrer les images de la plus grande cruauté au risque de commettre un péché de complaisance, tout en rendant hommage et dignité à ceux qui ont été traités pire que du bétail. D’une part, le film est pleinement dans une veine réaliste, d’autre part il prend de la distance avec son sujet en accumulant différents procédés qui indiquent que ce film n’est qu’un film, aussi puissant puisse-t-il être. Le noir et blanc offre des plans plus que sublimes, mettant en évidence des détails et des contrastes impossibles à la couleur. Comme le blanc neige envahi de noir, qui est du sang. Comme les flocons de neige joyeux et charmants qui se révèlent au toucher être des cendres; de corps brûlés.

Il y a également les plans cultes de la petite fille que Schindler aperçoit portant un manteau rouge, seul élément de couleur à l’écran. La couleur, c’est la vie, c’est l’espoir, c’est la prise de conscience de Schindler; mais c’est aussi la mort. Ces plans sont sans doute ceux qui restent le plus dans la tête des spectateurs. La Shoah, c’est la mort de la petite fille au manteau rouge. La Shoah, c’est l’absence de couleur. Le gris de l’enfer, dont les flammes sont les chambres à gaz.

Le visage humain

La Shoah, ce sont aussi les visages et leurs noms. Vingt-cinq après la sortie du film, ils incarnent toujours la souffrance, l’effroi et le brin de lumière qu’il leur reste. Tantôt plongés dans le noir, tantôt surexposés au soleil, tantôt découpés entre noir et blanc, les visages crient. De désespoir, certes, mais aussi de dignité. Ils percent l’écran par leur humanité profonde. Filmés à plusieurs reprises en gros plan, ils font prendre conscience à Schindler, à Goeth et aux spectateurs qu’on ne tue pas des personnes, mais qu’on tue la personne. Crime contre l’humanité, dit-on. Oui, crime du bourreau contre lui-même effaçant sa personne et crime du bourreau contre sa victime effacée en tant que personne.

La place des noms et prénoms est parallèle à celle des visages dans le film. Quand les Juifs peuvent parler, ils prononcent eux-mêmes leur nom, s’affirmant en tant qu’humains à part entière. Quand ils ne peuvent plus parler, on hurle les noms qu’ils ne porteront plus pour longtemps en ce monde, parce qu’ils vont être exécutés, ayant à dessein de les faire oublier. La liste que constitue Schindler redonne quant à elle un nom à ceux qui sont sur le point de le perdre. Avec force et détermination, les caractères sont frappés un à un sur le papier. Face à l’idéologie forcenée et aux techniques d’extermination à la pointe de la technologie, le papier a sauvé une personne, puis une autre, puis 1100. «Une personne. Une personne de plus.»

La Liste de Schindler porte enfin par tous ces éléments un message essentiel: que la personne humaine est toujours en danger, qu’un rien suffit à la condamner arbitrairement, mais qu’un nom sur le papier et un visage dans le face-à-face la sauvent. L’Holocauste, dans les années quarante en Pologne, a été vaincu par la mémoire. Le nazisme, enterré par la raison. Et pourtant, rien n’est fini. L’extermination est toujours d’actualité. Les pulsions de mort font rage dans une époque trop sûre d’elle, à savoir la nôtre. Nous avons encore besoin de héros, de bougies pour prier; de noms et de visages pour dire que la dignité d’être humain ne se négocie pas.

«Celui qui sauve une vie, sauve l’humanité tout entière.»

Ecrire à l’auteur: loris.musumeci@leregardlibre.com

Crédit photo: © Universal Pictures


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