«Dear Future Children», rendez-vous au prochain (dé)règlement

Entretien inédit – Indra Crittin

Dossier sur le Festival du film et forum international sur les droits humains (FIFDH) 2021: un numéro à pré-commander ici

Armés d’une caméra et de masques à gaz, le duo allemand formé par Franz Böhm et Friedemann Leis a suivi trois jeunes activistes d’aujourd’hui dans leurs tentatives de faire une différence pour demain. Leur projet intitulé Dear Future Children réunit ainsi trois cultures, trois causes, des protestations chiliennes contre la corruption aux luttes pour la démocratie et pour l’environnement, respectivement à Hong Kong et en Ouganda. D’ailleurs, l’une des trois protagonistes, Hilda Flavia Nakabuye, a prononcé un discours puissant au Sommet mondial 2019 des maires du C40, qui s’est tenu à Copenhague en 2019. En somme, un documentaire à destination de gens comme vous et moi, et de ceux qui n’ont pas encore mis les pieds dans ce monde, comme le suggère le titre du film. En première internationale au Festival du film et forum international sur les droits humains (FIFDH), Dear Future Children a fait un carton plein en remportant un deuxième Prix du Public, pour sa deuxième sélection en festival. Entretien par écrans interposés avec Franz Böhm, le plus jeune cinéaste de la section compétitive «Documentaire de création» du FIFDH.

Le Regard Libre: Dear Future Children est votre premier long-métrage. Cependant, il ne s’agit pas de votre premier documentaire.

Franz Böhm: Effectivement, il s’agit de mon deuxième documentaire. Il y a trois ans, j’ai réalisé un court-métrage documentaire qui portait sur des jeunes sans-abris à Berlin et de la façon dont ils géraient les grands défis qu’ils avaient à relever dans leur vie. Ce projet explique également comment, dans un pays comme l’Allemagne, des gens vivent encore sans toit – surtout lorsqu’ils sont relativement jeunes – et quelles sont les raisons qui aboutissent à ce phénomène. J’ai vécu dans la rue avec eux pendant près d’un mois, ce qui était très intense. Cependant, pour ce long-métrage-ci, j’ai travaillé avec le même directeur de la photographie avec lequel j’avais collaboré sur un précédent court-métrage intitulé Good Luck

Y a-t-il un documentaire ou un cinéaste en particulier qui vous a inspiré?

L’ambassadrice américaine Samantha Power a été une source d’inspiration pour moi en ce qui concerne le storytelling. Elle a également eu une grande influence sur mon travail et a montré comment le fait d’écouter des histoires individuelles peut réellement changer quelque chose, même à plus grande échelle. Tous les films qui ont suivi des activistes ou des personnes dans des circonstances extraordinaires ont été, d’une certaine manière, une source d’inspiration pour moi.

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Avez-vous déjà visité ou vécu dans l’un des trois pays où vous avez tourné?

Non, c’était la première fois que je me rendais dans chacun de ces pays. C’était donc une découverte totale.

Comment s’est déroulé le processus de casting?

Entrer en contact avec les protagonistes ou avec des candidats compatibles a été un processus long, qui nous a vraiment pris du temps. Nous avons utilisé plusieurs moyens de communication pour les atteindre. Tout d’abord, nous avons contacté d’autres activistes dans les pays concernés et leur avons demandé s’ils avaient des contacts potentiels que nous pourrions solliciter. Mais nous avons également collaboré très étroitement avec les journalistes locaux et les correspondants de plusieurs journaux, qui nous ont énormément aidés. Nous avons lu tous les articles qui existaient sur l’activisme de la jeunesse dans la région. La raison? Nous voulions nous assurer que nous parlions à suffisamment de personnes pour avoir une idée de ces mouvements. Et nous voulions choisir soigneusement les personnes dont nous allions faire le portrait. Par conséquent, nous avons rencontré de nombreuses personnes dans chaque pays, puis nous avons effectué une sélection de celles qui pourraient être les meilleures protagonistes pour nous. 

Aviez-vous une bonne connaissance de la situation socio-politique de ces pays?

Dans le cadre de notre préparation, toute notre équipe s’est documentée sur les trois pays, l’activisme et la résistance de la jeunesse en général. Nous avons été informés par les conseillers que nous avions dans chaque pays. Nous avons également écouté de nombreux podcasts et panels de discussion sur ces questions. Personnellement, je pense avoir lu toutes les publications sur la situation conflictuelle de Hong Kong. Nous voulions simplement être certains de bien comprendre le paysage politique de la région. Lorsque nous couvrons ces événements, il est important que nous ayons une compréhension complète et détaillée de la situation.

Etait-il nécessaire que les protagonistes parlent anglais?

Le fait qu’ils parlent anglais ou non n’a pas été un élément décisif dans notre processus de sélection. Au cours de la production, nous avons également échangé avec des personnes qui ne parlaient pas du tout anglais. Le processus de décision a été défini par les entretiens tests menés avec les candidats. Nous les avons accompagnés à plusieurs événements, nous sommes allés avec eux à des manifestations, nous avons beaucoup parlé avec eux de leur passé, de leurs motivations, de leurs raisons de protester. Tout cela pour être sûrs d’avoir quelqu’un qui soit représentatif du mouvement d’activisme local pour chaque pays. Réaliser ces tests était très intéressant pour voir comment un candidat potentiel réagit en présence d’une caméra. Nous souhaitions notamment savoir s’il était capable de parler avec fluidité devant une caméra, ou s’il devenait nerveux. Pour nous, c’était un élément important qu’une personne désire réellement prendre part à notre projet. Nous sommes restés avec elles pendant environ six semaines, c’est quelque chose que vous devez vouloir. Et puis évidemment aussi notre bon feeling. La question que nous avions en tête au cours de ce processus était: «Qui était le plus intéressant?» Nous voulions avoir trois personnes de moins de trente ans, parce que les trois mouvements que nous avons couverts ont été menés par le leadership de jeunes gens. Il était donc judicieux d’avoir quelqu’un dans cette tranche d’âge. Et puis, plus ou moins par hasard, ce sont trois femmes anglophones que nous avons choisies. Mais ni la langue ni le genre n’étaient des critères, à la base.

Quelles sont les différences dans les manières de protester?

De nos jours, les jeunes activistes du monde entier disposent de toute une série d’outils qu’ils peuvent utiliser pour faire entendre leur voix. Il est assez impressionnant de voir les moyens d’expression que ces militants utilisent à titre individuel. Le choix de leurs dispositifs dépend des expériences passées et de l’histoire du pays. A titre d’exemple, à Hong Kong et au Chili, le mouvement activiste est ancré depuis longtemps et plusieurs méthodes ont déjà fait leurs preuves. D’ailleurs, récemment, à Hong Kong, il était clair que l’utilisation de dispositifs silencieux ne serait pas vraiment efficace, d’où le recours à des outils permettant de se faire entendre. Les activistes chiliens ont fait des expériences similaires. Ainsi, les choix que font ces activistes aujourd’hui sont basés sur une expérience de résistance longue de plusieurs années – parfois de plusieurs décennies. Il est clair que le mouvement de Hong Kong était très moderne, très bien organisé, et qu’il y avait des personnes talentueuses et compétentes qui s’engageaient sur les manifestations. Elles ont également fait face, à mon avis, à un adversaire très robuste et à des risques très élevés. Le paysage, les circonstances dans lesquelles ils ont dû travailler étaient – ou sont – très différents de ceux de l’Ouganda ou du Chili. La protestation de Hong Kong s’est définie par l’absence de leader clair, ce qui était une force évidente. En effet, il était beaucoup plus difficile de s’y opposer, car c’était une protestation démocratique. Celle-ci s’est définie par cinq objectifs clés, qui étaient tout à fait raisonnables.

L’activiste ougandaise Hilda Flavia Nakabuye dans le film «Dear Future Children» © Nightrunner Productions / Schubert Film

Qu’en est-il du cas de l’Ouganda?

C’est l’exemple type d’une histoire complètement différente. Le mouvement «Fridays for Future», cofondé par notre protagoniste Hilda, est un mouvement de base du RAS, basé sur la présence de personnalités identifiables, parce que les participants n’ont pas nécessairement besoin de craindre que quelqu’un veuille les mettre en prison. C’est un autre travail, qui consiste à parler directement avec les gens. Il s’agit de les informer sur les effets du changement climatique et sur les actions que le collectif peut entreprendre pour le combattre. C’est beaucoup plus communicatif et moins basé sur des déclarations, je dirais. Il s’agit aussi de recruter des militants, de faire entendre leur cause, notamment par le biais d’émissions télévisées et de programmes radiophoniques en tenant des discours, ce que Pepper et les protagonistes de Hong Kong n’ont jamais eu à faire.

Et puis, il y a les manifestations chiliennes.

Celles-ci sont très axées sur la rue et les actions de sensibilisation, ce qui est aussi intéressant, car elles mêlent plusieurs causes en une seule grande protestation. Je dirais également que les méthodes employées au Chili sont très démocratiques. La protestation est divisée en plusieurs parties organisationnelles: il y a ce qu’on appelle la ligne de front, où se trouve notre protagoniste Rayen. Il y a aussi le cœur de l’événement et les réseaux sociaux, que les manifestants utilisent de manière intelligente pour faire entendre leur voix. Ils ont la capacité de mobiliser un grand nombre de personnes, en particulier dans la capitale chilienne, Santiago, pour descendre dans la rue. Ce que j’ai admiré au Chili, c’est que beaucoup d’artistes essaient de soutenir la protestation de la meilleure façon possible. Ce que vous pouvez voir dans l’art de la rue, dans les graffitis, sur les réseaux sociaux!

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Comment avez-vous réussi à créer ce portrait intime des protagonistes?

Nous avons collaboré étroitement avec des cinéastes et des militants locaux, qui nous ont apporté un soutien considérable pendant le tournage. Ils nous ont parfois accompagnés pendant celui-ci et nous ont conseillés sur les conflits locaux et sur le terrain. En Ouganda par exemple, nous avions également des assistants de production qui nous conduisaient dans les environs, ce qui était très utile. Il s’agit avant tout d’un projet international composé de personnes originaires de quinze pays différents et de quatre continents. Ces journalistes, activistes ou cinéastes locaux qui nous ont soutenus ont également eu une grande influence sur notre façon de voir les choses et sur la manière dont nous voulons rendre compte de ces protestations. L’ensemble du film est le résultat d’un travail d’équipe approfondi, intensif et détaillé, dont nous avons été les artisans. Nous avons créé une atmosphère dans laquelle chacun a pu libérer tout son potentiel.

Cela vous a aidé à vous fondre dans le paysage.

J’ai bel et bien été au service du film en tant que réalisateur européen. Mais nous avons collaboré de manière extrêmement étroite avec les personnes sur les lieux. Nous voulions créer cette œuvre ensemble, et c’est finalement ce que nous avons fait. En tant qu’Européens, nous n’avons pas dirigé le projet. Nous avons été au service du projet de la même manière que les activistes et cinéastes locaux l’ont fait. Nous nous sommes rendus sur place, parce que nous voulions entendre leurs histoires – pas pour raconter les nôtres, ni pour avoir notre vision de ce dont l’activisme a besoin. Nous étions là surtout pour écouter, c’est aussi la raison pour laquelle nous avons envoyé des versions du montage du film en cours à tous les assistants ou cinéastes locaux avec lesquels nous avons travaillé. Nous l’avons évidemment aussi envoyé à nos protagonistes, ce qui a constitué un processus important. 

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Quelles différences avez-vous remarquées dans le tournage, en fonction de la culture? 

Une chose qui m’est restée en tête, c’est que les habitants de Hong Kong étaient vraiment reconnaissants envers les cinéastes et les journalistes. Ils nous apportaient toujours du café gratuitement ou nous donnaient de la nourriture. En outre, chaque pays avait ses propres défis à relever. Evidemment, filmer en Ouganda est complètement différent que de filmer à Hong Kong. Et le Chili possède également ses propres lois. L’ensemble de la production a été défini par le fait que nous travaillions avec des ressources extrêmement limitées et que nous avons dû relever de nombreux défis, ce qui n’a été possible que grâce à l’étroite collaboration, une fois encore, nouée avec les cinéastes locaux. Et aussi parce que toute notre équipe a travaillé incroyablement dur pour réaliser ce projet.

Avez-vous voyagé dans les trois pays à la suite?

Non, nous avons dû revenir après chacun d’eux, à cause du matériel. C’était assez suivi cependant: nous restions à la maison pendant quelques semaines, puis nous nous rendions dans le pays suivant. Il est également important de mentionner que nous avons tourné à Hong Kong à deux reprises: nous y avons tourné une première fois en août et septembre 2019, puis nous y sommes retournés en juillet 2020, lors de l’introduction de la loi sur la sécurité nationale, qui a été une expérience stupéfiante, dramatique et franchement triste.

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A-t-il été difficile de mener à bien ce projet de film indépendant?

Heureusement, nous avons pu collaborer avec une université et les Etats-Unis, qui nous ont entièrement protégés contre toute tentative de piratage informatique – ce qui n’a pas manqué. En ce qui concerne les menaces de mort et les e-mails haineux, il y a eu pas mal de choses qui se sont produites. Par exemple, il y a aussi eu des balles à blanc avec mon nom dessus, devant ma porte à Londres. Il y avait manifestement des gens qui essayaient d’arrêter ce projet alors qu’il était seulement en cours de réalisation. En fin de compte, leur objectif était de susciter la peur, mais la peur n’arrêtera jamais notre équipe. Cela nous a surtout montré pourquoi nous faisions cela. Nous n’avons pas été impressionnés par cette situation, même si nous avons recueilli des expériences précieuses pour l’avenir, que nous partageons désormais avec d’autres cinéastes qui vivent des situations similaires. Il est important d’être unis dans ce genre de circonstances, d’échanger nos connaissances sur ce que nous avons vécu. Encore une fois, nous avons dû affronter plusieurs tentatives visant à mettre fin à notre projet. A titre d’exemple, au Chili, la police nous a tiré dessus avec des balles en caoutchouc, mais là encore, cela nous a montré pourquoi nous faisions cela. En tant qu’équipe, nous étions très bien préparés, nous avons fait des recherches approfondies auparavant et nous avons eu beaucoup de briefings de sécurité.

Pendant que le film fait son chemin vers les festivals, sur quoi travaillez-vous?

En tant qu’équipe, nous avons désormais deux objectifs. D’une part, nous avons la distribution de Dear Future Children. Il sortira dans les salles de cinéma en Allemagne en juin, ce qui est formidable, et il sera projeté dans quelques autres festivals. D’autre part, nous sommes actuellement au tout début du développement d’un nouveau projet de long-métrage: un film de fiction, qui sera basé sur une histoire vraie, celle d’un journaliste très courageux. Mais c’est tout ce que je peux vous dire pour le moment, malheureusement. Je suis donc certain que nous organiserons plusieurs projections spéciales de Dear Future Children dans des universités ou des institutions similaires, afin de contribuer à ce grand débat public sur l’activisme de la jeunesse.

Ecrire à l’auteure: indra.crittin@leregardlibre.com

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