«Dogville», une grâce sans pardon

Les mercredis du cinéma – Eugène Praz

En 2003 sortait Dogville de Lars von Trier. Il met en scène, dans un décor minimaliste, l’histoire de la jeune Grace (Nicole Kidman) qui, fuyant des gangsters, trouve refuge auprès des habitants d’une ville minuscule, anciennement minière, des montagnes Rocheuses: Dogville. Elle y découvre, dans une lumière crue et au fil d’humiliations dégradantes – non pour elle, en réalité, mais pour ceux qui les lui font subir – les ressorts sordides de leur âme. La vengeance sera terrible. Qu’on la juge ou l’apprécie comme divinement cynique ou d’un réalisme distant, brechtienne ou dürrenmattienne, cette œuvre apparaît comme un film noir dont le spectateur serait le détective impuissant ou le complice complaisant. Personnes sujettes à la misanthropie, s’abstenir.

Tom Edison Junior (Paul Bettany), écrivain désœuvré et fils d’un médecin du nom de Tom Edison (Senior: Philip Baker Hall), est loin d’être une lumière. Néanmoins, ses efforts pour guider moralement sa petite ville lui servent de passe-temps, dans des sermons philosophico-protestants, à côté de ses rêveries à propos d’une œuvre admirable qu’il n’écrira manifestement jamais. C’est alors que débarque dans sa vie une fugitive suivie de coups de feu. Il la cache à l’entrée d’une ancienne mine d’argent et fait croire à ses poursuivants qu’il ne l’a pas vue.

Quelle chance pour lui qu’une occasion d’illustrer les idées morales généreuses qu’il professe se présente à la petite ville, dont les habitants sont décrits comme honnêtes et décents! Leur bonté n’en sera que magnifiée, pense-t-il en se trompant lourdement. En réalité, les habitants de Dogville lui demanderont, en échange de ce secret, de travailler pour eux, d’abord un peu, puis jusqu’à l’exploitation, enfin par le viol quotidien de son corps par, à peu de chose près, tous les hommes de la petite commune.

De plus, elle ne peut s’échapper, car la police la recherche et offre une forte récompense pour sa «livraison». Elle essaiera, à un stade déjà avancé d’exploitation, de s’enfuir dans la camionnette à pommes de Ben (Željko Ivanek) avec la complicité de celui-ci, mais la faiblesse de cet homme le fait mentir à Grace, prétendant que la police est présente, la violant au passage sous la bâche et la ramenant à Dogville, tout en gardant pour lui l’argent qu’elle lui a offert, volé à Tom Edison Senior. Cette scène de la fuite avortée en camionnette est vue en transparence à travers cette bâche grise. Couchée parmi les fruits, éloignée de Dogville, Grace croque une pomme, probablement déjà celle de la connaissance.

Un très léger changement d’éclairage

Divisé en neuf chapitres et un prologue, Dogville possède une narration très encadrée et procède comme une démonstration, ou révélation en neuf volets, ceux d’un paravent qui se fermerait pour mettre au jour la misère morale de ses personnages. Il n’illustre pas; il démonte et fait voir l’envers, peu reluisant, du décor. L’absence de murs visibles pour le spectateur aux maisons ou abris des habitants de Dogville lui donne le sentiment d’avoir directement accès à leur vie et ultimement à leur âme, de façon entièrement transparente, violente, crue.

Mais ce que ce spectateur découvre, c’est que la violence ne réside pas tant dans le fait de voir que dans ce qui est vu. On aperçoit ainsi Jack McKay (Ben Gazzara), le vieil aveugle, rapprocher de plus en plus, au fil des semaines et des mois, sa main posée sur la cuisse de Grace, qui lui tient compagnie, de son entrejambe convoité. De son côté, le jeune Jason, enfant curieux, cherche par le chantage à obtenir une fessée de Grace. Si elle ne lui en donne pas, il dira à sa mère qu’elle lui en a donné une, mettant en danger la protection précaire dont Grace bénéficie auprès des habitants de Dogville; mais si elle accède à sa requête, rien ne sera su au-dehors. Elle le fesse, mais Jason trahit sa parole. Heureusement, il lui sera sèchement pardonné d’avoir levé la main sur le garçon. Mais la réduction du décor à des objets, pièces de mobilier, véhicules et petites constructions est compensée par des mouvements de caméra constants qui confèrent une importance vague et une sorte de vie au moindre d’entre ces éléments.

Chaque partie du décor participe au déroulement d’une tragédie inéluctable, procédé qui la rapproche du théâtre classique. A deux moments-clefs du film, le narrateur explique qu’un léger changement d’éclairage («tiny change of light») se produit sur la ville, ce qui se traduit «scéniquement», reflet d’un changement dans le regard que Grace porte sur Dogville. D’abord, c’est l’attente de ses habitants en regard de ce que peut leur apporter Grace qui est lourdement soulignée et ressentie au premier chapitre. Au neuvième chapitre, qui est le dernier, la pleine lune, auparavant cachée par les nuages, jette ses rayons sur la ville et, comme le dit le narrateur, passe au travers des bâtiments et des gens, exposant tous leurs défauts. Leur bassesse est enfin éclairée jusqu’en ses abysses.

Un éléphant dans la pièce

Dogville, qui doit beaucoup au théâtre dans ses procédés, rappelle que le cinéma en est également tributaire. Mais loin d’effacer la vraisemblance de l’intrigue, le décor dépouillé la laisse se dérouler sans support visuel superflu, en équilibre sur ce fil tendu au-dessus d’un vide moral que Grace, grandeur d’âme, arrogance ou cécité momentanée, ne veut pas voir presque jusqu’à la fin. L’arrogance est le défaut qui lui est reproché par son père, qui se trouve être le chef des gangsters.

Mais avant son arrivée et celle de ses hommes de main armés jusqu’aux dents, elle traverse un enfer où, après d’immenses efforts déployés pour se faire accepter par la communauté, celle-ci juge qu’elle n’en fait jamais assez, et l’écrase de tout son poids. Ce qui fait une des forces de Dogville, c’est la multiplication des scènes de violence et d’humiliation qui, prises une à une, semblent tout au plus scandaleuses, mais ensemble forment un aigre bouquet d’abjection susceptible de provoquer un haut-le-cœur.

Le maigre salaire de Grace lui permet, après de longs mois d’efforts, de se procurer les sept figurines de porcelaine exposées à la devanture de la boutique de Ma Ginger (Lauren Bacall). Ces figurines représentent pour Grace tout ce que la ville a pour elle de charmant, malgré tout. Un jour pourtant, Vera l’institutrice férue d’antiquités (Patricia Clarkson) les brisera toutes, pensant que Grace a séduit son mari alors que celui-ci la violait. Testant le stoïcisme de Grace, elle lui lance un défi: si elle parvient à ne pas pleurer, elle arrêtera de briser ses figurines; mais Grace fond en larmes.

On pourrait relater comment l’arbitraire des règles lui interdit de traverser le petit chemin entre les plants de groseilliers à maquereau ménagé à cet effet, comment on l’enchaîne à une roue rouillée pour l’empêcher de s’échapper encore, ou comment Tom Edison Junior se révèle un amant maladroit, égoïste et lâche. Grace ayant fait douter ce dernier de lui-même, et comme il ne peut supporter de se remettre en cause, il décide lui-même de rappeler les gangsters. Il est inutile d’entrer davantage dans ces détails pour comprendre l’énormité de la situation, que pourtant les habitants de Dogville ne reconnaissent que tardivement, lors d’une ultime réunion. Le massacre qui s’annonce ne semble pas effleurer la conscience des habitants de Dogville jusqu’au moment où il est trop tard pour eux, alors qu’il était aussi gros qu’un éléphant au milieu du salon.

Un film sorti la même année que Dogville, Elephant de Gus Van Sant, comporte de nombreuses similarités à cet égard. Finalement, Grace redevient la criminelle qu’elle n’a jamais cessé d’être, mais comprend désormais différemment sa mission: comme celle d’une justicière qui se doit, pour le bien de l’humanité, de la débarrasser des ignobles habitants de Dogville, tous sauf Moïse, le chien invisible qui prend enfin corps et voix. Les hommes de main s’occuperont  de tout ce petit monde, tandis que Grace se réserve la tâche ou le plaisir de tuer Tom d’une balle de revolver. Lorsque les enfants de Vera sont abattus, elle est soumise au même défi que lorsque les petites figurines étaient détruites. On détournerait presque le regard, réprimant, non un crachat, mais un vomissement. On aime Grace de s’être révélée inexorable.

Ecrire à l’auteur: eugene.praz@leregardlibre.com

Crédits photos: © Les Films du Losange

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