Entre bagnoles et niôle, «Plume-Patte», le reflet d’une France périphérique

Les bouquins du mardi – Diana-Alice Ramsauer

Quand un bouquin démarre en pétaradant sur les paroles des «copains d’abord» de Brassens, le ton nous semble d’emblée craché à l’oreille: des phrases toutes faites – «tout est relatif» –, des morales à la con – «l’important c’est d’être bien entouré» – et des métaphores éculées – «ça sent pas la rose!» Hé bien pas du tout. Plume-Patte, c’est la peinture lumineuse d’une France périphérique des années soixante-septante, c’est la poésie d’une vie de garage, c’est le quotidien de celles et ceux qui «ne posent pas de conditions, pas plus qu’ils n’en revendiquent une».

Plume-Patte – du surnom du héros – est le récit d’une «neuvaine». Neuf chapitres qui racontent la retraite de ce gaillard: une évasion égoïste, mais salutaire du foyer de sa compagne; le besoin de se retrouver dans ce qu’il aime, les bagnoles, les tripes et le mauvais vin avec les copains. Quelques jours (peut-être bien neuf?) où l’on découvre cette France des années soixante-septante, «La France d’en bas» pour reprendre les mots de Jean-Pierre Raffarin, cité par l’auteur Philippe Villard.

Le récit se déroule, à en croire les descriptions, dans un coin entre Grenoble et Chambéry. Plume-Patte est un type sans âge. Mettons une quarantaine d’années. Peut-être même une cinquantaine. Il n’a pas d’enfant, n’est pas marié, mais vit chez cette femme, un temps aimée, qu’il surnomme «La Rombière»: «Elle, elle rongeait son frein, le frein d’une liberté qu’elle n’avait jamais su prendre. (…) Elle, n’était-elle que cette femme ligotée aux représentations de ses conventions imaginaires?» Ce couple est un mystère, un binôme de circonstance. Certainement parce qu’avoir une petite femme, ça se fait. Point.

«Des putains de pognes prolétariennes» 

«Le corps [de Plume-Patte] commençait à vibrer d’un appel à prendre le large. Il n’était pas loin, le large. Il s’appelait garage ou chez Loulou. L’un était son repaire et l’autre son repère. Au repaire, Plume-Patte cultivait le droit au recyclage en faisant du remontage d’épaves. Par ces canaux détournés, il revenait dans le marché ou plutôt dans un marché gris, ou dans un sous-marché, avec des produits transformés par ses soins, énième main de dernière zone. L’économie morale, il ne connaissait pas, mais sur son créneau, dans sa niche, il s’était taillé une petite place à l’ombre, discrète et agréable. Il était solidement dans la vie solide. Et au “repère”, il étanchait ses soifs et tapait le carton.»

Le personnage principal vit de ce qu’il peut. Il est veilleur de nuit sur les chantiers et surtout, il répare les voitures. Son garage est en même temps son gagne-pain, mais c’est aussi un carrefour des solidarités. Un endroit où «le Grand Gégé» vient apporter les légumes de son potager. Où le carrossier nommé «le père La Balme» débarque pour demander du renfort à l’artiste à molette qu’est Plume-Patte. Où l’on fait des festins d’abats, rapportés par le copain boucher. Où l’on échange benzine volée et lapins de garenne braconnés contre un coup de main à la sauvette. Une philosophie de la débrouille, loin des administrations et des institutions modernes des grandes villes.

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Le baiser humide d’une meule et d’une culasse

Dans ce récit, on est loin du symbole de la voiture d’aujourd’hui. Dans Plume-Patte, la bagnole est un état de fait: posséder une poubelle, ou une rutilante montre simplement à quelle classe on appartient. Cet objet n’est pas vraiment politique, comme les Gilets Jaunes l’ont révélé en fin 2018; si la question du centralisme étatique est suggérée dans l’ouvrage, il n’est pas souligné par la possession d’une carlingue. Cette dernière fait partie d’un quotidien: «Plume-Patte roulait dans des voitures pourries qu’il larguait au rythme de leurs défaillances ou quand le cendrier était plein aussi.» Si l’on n’en a pas, un copain jouera bien le rôle de taxi.

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En revanche, la bricole a une dimension supérieure: elle appartient à l’artisanat. A un art sensuel même: «Il se saisit habilement de la meule trempée et la présenta à la culasse pour un long baiser humide. Il déploya ses bras et, comme dans un long et lent accouplement, il remuait son corps des épaules au bassin, et dans le même mouvement, il passait la meule sur la pièce dans un polissage méticuleux qui s’opérait tout doucement et toujours le même sens.» Symbole d’un savoir-faire manuel et sensitif qui se perd au détriment d’une numérisation grandissante? Aliénation de la mécanique? Peut-être. Les personnes amoureuses des moteurs à combustion de l’époque pourraient certainement nous éclairer.

«Biberonner pour se luter le cœur»

«Chez Loulou, ça se charriait, ça rigolait, ça picolait aussi pendant que le crépuscule se frayait un chemin et que l’éclairage public déversait ses premières lueurs orange. [Ils étaient] là, relâchés et heureux, insouciants et inconscients, fustes et satisfaits de leur virilité tranquille. (…) pour eux, le monde était simple. Si simple. (…) [Ils] étaient là, lovés dans la chaleur du bistrot, bercé par l’euphorie de la mondeuse et du gamay, enivrés par le succès aux cartes, barbotant, macérant, marinant dans ce bonheur douceâtre d’être entre hommes.»

Autre lieu central et sans prétention, le «bistrot»: Chez Loulou, à L’estaminet du Nord, chez la Mère Turbo, au Fruitier. Très présent, l’alcool semble simplement faire partie du quotidien. Vu de l’intérieur, il ne s’agit pas réellement d’un problème, tant que cela reste un alcoolisme basique. Quelques fois, l’abus révèle les fêlures de ces ivrognes. On devine parfois un décrochage, peut-être un accident, quelques drames aussi. La mort, comme faisant partie de la vie. Mais tout comme pour le reste – la condition sociale ou la précarité –, le regard de Philippe Villard n’est en rien condescendant ou moralisateur. «Il n’y avait pas chez Plume-Patte de conscience de classe (…). Peut-être se savait-il “petit”, mais cela ne l’effrayait pas ni ne le mutilait tant que l’on ne l’empêchait pas d’être heureux, là, tout de suite, quand se présentait l’occasion.»

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Des mots et une réalité qui nous échappent

Ce livre peut être vu comme une sorte de manifeste contre l’élitisme écrit par un intello. En tant que personne lettreuse, on se surprend d’ailleurs à devoir souligner les mots que l’on ne connaît pas. Retour à l’adolescence, face à nos livres de littérature allemande: stabilo dans une main et dictionnaire dans l’autre. Pas que Philippe Villard utilise des termes techniques ou des concepts sociologiques compliqués. Simplement, il s’agit d’une autre langue, celle de l’argot: «besicles», «pogne» ou «godillot» pour les plus simples. «Lorgnon», «cibiche», «rancio», «billot», «arpion», «brodequin» ou «croquenot», pour les plus obscurs.

«Assis sur le bord de sa litière improvisée, il prit encore le temps de soulever une fesse pour laisser échapper de ses profondeurs intestines une longue grêle de perlouzes méphitiques, dont les relents submergèrent quelques instants l’atmosphère habituelle de son antre.»

Si certains passages peuvent nous donner l’impression d’assister à des scènes viles – l’humain réduit à son animalité profonde: un estomac, un sexe et des bras–, d’une bassesse affligeante, cela vaut la peine de se rappeler Brassens. La chanson «Les copains d’abord» provoque certes des relents de déjà-vu, une petite mélodie qui agace par sa litanie du déjà vu/entendu mille fois. Mais c’est bien ce que tente de nous rappeler Plume-Patte: que cette simplicité, ce n’est certes peut-être pas celle de personnes à la formation dites «intellectuelle», les progressistes ou les urbains, mais c’est celle d’une majorité silencieuse. Car cette vie – contrairement au bouquin lui-même – «c’est pas d’la littérature, n’en déplaise aux jeteurs de sorts».

Ecrire à l’auteure: diana-alice.ramsauer@leregardlibre.com

Crédit Photo: © CH/P

Philippe Villard
Plume-Patte
A plus d’un titre Editions
2021
184 pages

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