«Le Pouvoir du chien»: une fleur parmi les loups

Les mercredis du cinéma – Kelly Lambiel

Absente au cinéma depuis 12 ans, Jane Campion marque, avec Le Pouvoir du chien, un retour grandement salué par la critique. Lion d’argent de la meilleure réalisatrice à la Mostra de Venise 2021, c’est en jouant avec les codes du western que, bien des années après La leçon de piano et Portrait de femme, elle pénètre pour la première fois la psyché masculine. Un territoire qu’elle a voulu hostile, ennemi, pourtant sublimé par son regard. 

Le vent souffle fort dans les grandes plaines du Montana. Il s’engouffre dans les collines, fait frémir les arbustes. Il ravive, dans le même temps, le malaise d’un calme assourdissant et celui, non moins irritant, des bruits répétés. Une porte qui claque, une fenêtre qui grince, un vrombissement continu qui n’évoque rien. Il rappelle à la fois le poids constant du vide, d’une solitude lourde à porter et celle d’une présence étouffante qui dérange. Dans ce coin-là, la terre n’est pas aride mais elle semble sèche ou, plutôt, asséchée comme le cœur des êtres qui l’habitent. 

Un huis-clos oppressant

Dans cette prison, magnifique et à ciel ouvert, pour Phil (Benedict Cumberbatch), le temps s’est arrêté depuis plus de vingt ans, au moment de la disparition de Bronco Henry, son maître à penser. Nostalgique d’une époque qu’il chérit mais qui alors n’est plus, il refuse aux autres le droit d’avancer. A George (Jesse Plemons) d’abord, son frère, à qui pourtant tout l’oppose. A sa nouvelle épouse ensuite, Rose (Kirsten Dunst), qu’il méprise dès le premier regard. A Peter (Kodi Smit-McPhee), enfin, le fils de cette dernière, qui incarne tout ce que Phil ne supporte pas.

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Durant deux heures, et au fil des cinq chapitres qui composent le film, le spectateur assiste, impuissant, à la lente déchéance de Rose qui, nouvelle au ranch, finit par se faner et boire son mal-être. Voyant son univers s’effondrer, Phil, en maître des lieux sadique et taciturne, se plaît à exercer une cruelle violence psychologique sur celle qui, pour lui, s’avère être le catalyseur de cette situation. Impitoyable, profitant de la présence du jeune homme pour les vacances d’été, il ira jusqu’à prendre Peter sous son aile afin d’en faire, à son tour pense-t-il, son disciple, au grand désespoir de sa mère.

Un monde d’hommes

Dans Le pouvoir du chien, Campion use de tous les poncifs qui ont fait le succès du genre western, viril par excellence, afin de lui offrir un traitement plus subtil et esthétisant. Ce parti pris, s’il n’est pas tout à fait novateur, permet néanmoins de questionner un sujet aujourd’hui souvent relégué à une place secondaire, celui de la masculinité, de sa définition et de ses représentations. Dès le premier regard, les enjeux de la relation qui viendra à unir Phil et Peter semblent, selon toute vraisemblance, clairs: l’un endossera le rôle du mâle castrateur, tandis que l’autre incarnera tout l’inverse, à savoir la sensibilité et la fragilité. 

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Un manichéisme pourtant fait d’apparences, car en explorant plus avant leurs histoires, en sondant plus profondément la personnalité dominatrice de Phil, mais aussi celle, de prime abord soumise de Peter, on finira par comprendre que les frontières sont plus minces qu’il n’y paraît et surtout peu ou mal définies. Qu’est-ce qui fait d’un homme un homme? Quelles menaces pèsent sur la construction sociale de la masculinité? Et comment être ou devenir dans un monde qui offre des modèles d’identification dichotomiques liberticides et frustrateurs? 

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Une réalisation tout en délicatesse

Ces questions, déjà présentes dans l’autobiographie romancée éponyme de Thomas Savage dont Jane Campion s’est inspirée, sont habilement mises en image par la réalisatrice. Celle-ci se plaît en effet à jouer avec les symboles, disséminant ça et là des indices, à première vue imperceptibles, qui finissent par faire sens et charger le récit d’une juste dose de drame et de fatalité. C’est le cas, parmi d’autres exemples, de la métaphore des fleurs – filée tout au long du film – fragiles et fortes à la fois, qu’elles soient faites de papier, de pétales ou de chair et de sang.

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A cette nature qui, dans le livre également, occupe un rôle de protagoniste, se faisant tour à tour menaçante et complice, la réalisatrice offre ainsi le premier rôle. La forme accompagne le fond et le paysage, secondé par une musique souvent dissonante et inquiétante, raconte la sécheresse et la brutalité des dominants, la solitude et la vulnérabilité des dominés. Mais ne dit-on pas qu’un chien qui mord ne montre justement pas ses dents?

Ecrire à l’auteur: kelly.lambiel@leregardlibre.com

Crédit photo: © Kirsty Griffin Netflix

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