«Les derniers jours de Marlon Brando»: les derniers jours d’un déchet glorieux

Les bouquins du mardi – Loris S. Musumeci

Un tramway nommé désir, Les révoltés du Bounty, Le dernier tango à Paris et surtout Le Parrain et Apocalypse Now. Autant de films, durablement légendaires pour les deux derniers, qui ont engendré ou du moins confirmé à leur tour une légende. Une légende qui porte un nom tout aussi légendaire, tout aussi plaqué dans l’histoire du cinéma: Marlon Brando. Dans Les derniers jours de Marlon Brando, le grand reporter au Monde Samuel Blumenfeld raconte une histoire qu’il compose en roman. L’histoire de sa rencontre à lui en entrevue avec cette légende de Brando, chez lui, au 12900 Mulholland Drive.

Et là c’est le rêve qui se confond avec la désolation; une désolation qui ne manque pourtant pas de fascination. Blumenfeld se trouve face à Brando, tel un dévot face à son dieu tout-puissant. Malgré l’idéal qui se présentait sous les traits de l’acteur dans sa grande époque, le dieu est désormais déchu. Il n’en reste pas moins un dieu. Une légende. Une bête sacrée du cinéma. Pourtant obèse, pourtant complètement excessif, pourtant complètement fou.

L’orpailleur se retrouve au final face à un déchet. Et point d’exagération dans le choix des mots. Brando est vraiment devenu un déchet, autant par son bide trop rond que par sa tête qui ne tourne plus très rond. Avachi sur son lit, il regarde la télévision. Mais le téléviseur a un emplacement bien particulier: il se situe sur le ventre énorme de l’acteur. Et ce n’est rien… parce que notre cher Marlon est en plus un paranoïaque de première, équipé comme le plus déséquilibré des survivalistes, qui accumule autant de réserves dans son garage que dans son fameux ventre. Boulimique, il s’empiffre de jour comme de nuit, de pots entiers de crème glacée ou de plats de fast-food qui arrivent chez lui par livraison en volant par-dessus le portail de sa forteresse.

Le personnage est tragique. Il est comique. Figure excellemment tragi-comique que l’auteur nous permet de rencontrer en nous embarquant dans son récit. Marlon Brando, c’est la gloire d’autrefois qui s’engouffre dans le ridicule. C’est le ridicule qui émeut pourtant, et qui n’efface pas le sillon tracé par une carrière, je le répète, légendaire. C’est la légèreté d’un type qui couchait où bon lui semblait, avec qui bon lui semblait, femme ou homme; la désinvolture d’un génie qui s’est permis le luxe de refuser la récompense suprême des stars de cinéma: l’Oscar du meilleur acteur qu’on lui avait attribué pour son interprétation de Don Vito Corleone dans Le Parrain. C’est un père enfin qui a parsemé des enfants çà et là, sans parvenir à donner fécondité à sa race. Un père souffrant, qui a vu son fils préféré devenir un assassin.

Dans cet ouvrage à la fois drôle et émouvant, Samuel Blumenfeld dresse le portrait de son Marlon Brando qu’il nous permet de s’approprier. Il nous transporte de plateau de tournage en plateau de tournage, pour revivre les sensations des films qui ont supporté la présence toujours calamiteuse et toujours essentielle de l’acteur. Il déclare une fois de plus sa flemme au cinéma, à ses stars. Celles-là mêmes «qui étaient responsables de mon éducation», écrit-il dans les premières pages, celles-là mêmes encore face auxquelles «je recherchais une certaine masculinité, apprendre à m’habiller, à me raser, à dire bonjour, à parler à une femme, à l’aimer, à me situer dans mon travail.» Assister aux derniers jours de Marlon Brando a été pour Blumenfeld une épreuve de malaise et de contemplation. Pour le lecteur, c’est à peu de choses près la même chose, grâce à la puissance des mots, et à celle des fictions qui pénètrent la réalité.

«J’ai cessé d’avoir peur de lui à l’instant précis où ces chimères m’ont été révélées. Envisagé dans toute sa fragilité, il m’est apparu que nous discutions désormais sur un pied d’égalité. Il n’y avait plus lui d’un côté, campé de plain-pied dans son royaume, et moi, venu de nulle part, entré sur la point des pieds. Ce qu’il recherchait, une porte de sortie, une échappatoire à sa misère, correspondait à ce que j’étais venu chercher, la matière à un portrait, la rencontre avec une baleine blanche, la perspective d’annoncer à mon rédacteur en chef que j’étais l’homme qui avait vu l’ours, rentré par effraction dans la légende.»

Ecrire à l’auteur: loris.musumeci@leregardlibre.com

Crédit photo: © Universal Pictures

Samuel Blumenfeld
Les derniers jours de Marlon Brando
Editions Stock
2019
249 pages

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