«La pluie avant qu’elle tombe»: le déterminisme selon Jonathan Coe

Les bouquins du mardi – La rétrospective – Lauriane Pipoz

Une vieille tante mystérieusement décédée dans un manoir lugubre, des cassettes entassées… La pluie avant qu’elle tombe commence auréolé de mystère. Le titre énigmatique de ce roman avait attiré mon regard il y a plus de dix ans. Si le suspense n’est pas en reste, un autre thème profond est pourtant bien plus important: le déterminisme. Décryptage d’un récit profond et émouvant.

A lire dans notre édition d’octobre (en pré-commande ici), le grand entretien de Lauriane Pipoz avec Jonathan Coe.

La vieille tante Rosamund est décédée. Gill est très affectée. Elle se rend sur place flanquée de ses deux filles pour régler les dernières affaires de cette femme solitaire. C’est alors qu’elle se retrouve face à des cassettes enregistrées à l’attention d’une mystérieuse fille, Imogen. Ne parvenant pas à la localiser, elle écoute les cassettes avec ses filles et découvre les secrets de toute une lignée de sa famille.

Avancer les yeux bandés

Il faut préciser qu’Imogen est aveugle. Uniquement à l’aide de sa voix, la tante Rosamund tente de lui donner à voir une série de photographies qui ont pour but de lui révéler ses origines. Nous recevons donc ces mêmes informations, mais par écrit. Alors même que le cliché pourrait nous être montré, nous avons accès à quelque chose de bien plus précieux: la vision de ces images par le personnage principal. A chaque plan décrit correspond une anecdote de la famille. Chaque plan nous révèle un pan de l’histoire familiale de Rosamund et d’Imogen.

Nous comprenons vite que le handicap de cette dernière est associé à sa lignée. C’est ce biais qu’utilise Jonathan Coe pour nous faire découvrir la situation de plusieurs générations de femmes dans l’Angleterre profonde. Toutes marquées par l’histoire de leurs prédécesseuses. Mais le féminisme n’est pas le sujet de ce livre: il s’agit des blessures liées à l’enfance. Chacune de ces femmes a dû subir le désamour de sa propre mère. Chacune le répercutera sur sa fille, qui trouvera ses propres moyens pour combler ce manque affectif… jusqu’à ce que le même médian soit utilisé par l’une d’elles, des générations plus tard, entraînant une issue des plus dramatiques.

Ce récit, quasi philosophique, met ainsi en lien les morsures de l’enfance et les erreurs des adultes. Il peut peut-être paraître simpliste, ou trop généreux, d’expliquer celles-ci par celles-là, semblant les excuser. Car les fautes commises sont énormes. Mais c’est la vision de Rosamund et, à travers elle, celle de l’auteur britannique. D’ailleurs, la fin peut être interprétable de différentes manières par le lecteur.

Mais c’est peut-être justement le seul reproche que j’adresserais à ce récit délicat: si le mot «déterminisme» n’apparaît pas, le roman aurait pu être encore plus subtile sans les questionnements formulés noir sur blanc de l’une des protagonistes. C’est peut-être mon obsession de ce thème qui me fait penser qu’il aurait été encore plus plaisant que l’idée d’un déterminisme surgisse d’elle-même dans l’esprit du lecteur. Mais ce n’est que ma vision des choses.

Ecrire à l’auteure: lauriane.pipoz@leregardlibre.com

Crédit photo: © Flickr/OliBac

Jonathan Coe
La pluie avant qu’elle tombe
Editions Gallimard
2011
268 pages

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