Naître et être «Fille», selon Camille Laurens

Les bouquins du mardi – Lauriane Pipoz

Dans son dernier roman, Camille Laurens aborde l’écart entre naître femme et naître homme. Au travers d’anecdotes marquantes montrant l’écart entre les générations, sa narratrice raconte ce qui la différencie ou la rapproche du sexe masculin. Le style fluide et épuré de l’écrivaine ne fait que renforcer son propos vibrant d’actualité.

L’autofiction s’ouvre sur la naissance de la narratrice. «C’est une fille», annonce la sage-femme. Alors commence la vie de Laurence, deuxième enfant d’une femme qui semble surtout se définir comme épouse et mère d’un homme paternaliste, aimant, mais issu de la vieille école et peu intéressé par les questions d’égalité. Rien d’étonnant, puisque le récit commence en 1959 et suivra la protagoniste sur des dizaines d’années.

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Le roman est divisé en trois parties: l’enfance, la première expérience de maternité et la seconde. Laurence, petite fille intelligente et curieuse, découvre la vie et ne comprend pas pourquoi elle est traitée différemment des garçons. Non, elle ne devrait pas rêver d’être médecin, mais hôtesse. A travers différents faits marquants, Camille Laurens traite notamment en profondeur le thème de la culpabilité. Le corps des femmes ne leur appartient jamais vraiment, puisque chacun y va de son commentaire sur la forme qu’il devrait avoir et la façon dont elles devraient le gérer. Pour avoir l’air d’être une petite fille bien élevée.

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De nombreuses réflexions se succèdent. Pourtant, l’impression de lire un manifeste est totalement gommée par un propos non accusateur. On note peu de jugements de valeur. Les personnages ne sont ni de bonnes, ni de mauvaises personnes. Simplement des gens qui font des actions qu’ils croient bonnes en opérant parfois de mauvaises pesées d’intérêts. A la question «Pourquoi avez-vous écrit un roman plutôt qu’un essai?», l’auteure répond sans hésiter que ce qui l’intéresse, en tant qu’écrivaine, c’est l’idée de raconter une histoire et de faire un exercice de style. Et quel style! Elle passe avec aisance d’une adresse à ses personnages à une réflexion intime, de moments humoristiques à des séquences absolument dramatiques qui marqueront les protagonistes toute leur vie. Tout en sobriété, puisque les phrases sont épurées, et que l’émotionnel, s’il est bien présent, s’efface derrière des dialogues incisifs et efficaces.

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Chaque partie commence avec l’annonce du sexe d’un enfant. L’un des points importants de ce récit qui mêle plusieurs générations est l’évolution de la façon de penser des personnages. Le glissement le plus marquant est bien sûr celui de Laurence. Elle aussi, si espiègle au début, semble s’habituer à oublier son bien-être et à s’effacer derrière celui des hommes qui l’entourent. L’autofiction – genre mélangeant l’autobiographie et le roman, mettant en scène des personnages inspirés de personnes réelles, mais bien fictionnels, selon l’auteure – est bien visible à ce sujet. Camille Laurens, contemporaine de Laurence, a souhaité elle aussi se questionner sur ces choses qui paraissaient banales pour les générations précédentes. Et la narratrice achève cette formation à l’aide de sa propre fille, Alice, qui souffre encore de cette différence de traitement entre les garçons et les filles, mais refuse de placer un sexe au-dessus de l’autre. Invitation délicate à ne pas se conformer et à se tenir à l’écoute des générations futures.

«Tu sais, maman…», reprend-elle – elle articule, et il y a dans sa voix, c’est drôle, un soupçon de pédagogie –, «tu sais, une fille c’est bien aussi. Et même…» – elle sourit comme à un souvenir –, «c’est merveilleux, une fille».

Ecrire à l’auteure: lauriane.pipoz@leregardlibre.com

Crédit photo: R. Bernard/Flickr

Camille Laurens
Fille
Editions Gallimard
2020
240 pages

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