«Un monde en toc»: un prix Michel-Dentan dans cinq «malls» du monde

Le Regard Libre N°51 – Loris S. Musumeci

Dossier spécial Prix littéraires

Le tour du monde est tentant. La journaliste Rinny Gremaud y a consacré près d’un mois. Est-elle allée découvrir des cultures étrangères, des cuisines exotiques, des tribus autochtones? Pas le moins du monde! Elle s’est concentrée sur cinq villes: Edmonton au Canada, Pékin, Kuala Lumpur, Dubaï et Casablanca. On est aux cinq coins du monde et pourtant chaque destination est pareille. Parce que c’est dans les malls, centres commerciaux géants, que Rinny Gremaud a passé son temps.

Et là, on s’imagine le pamphlet. On s’imagine tout de suite la bonne leçon de morale que va nous flanquer la brave journaliste helvétique. Elle aura un regard méprisant sur tous ces pays, toutes ces villes, tous ces malls, tous ces vulgaires touristes et ces affreux consommateurs. Sans manquer de se lamenter sur les conséquences dévastatrices de ce satané ultra-libéralisme globalisant.

Détrompons-nous: Un monde en toc n’a rien de condescendant. L’auteur observe, elle se baigne dans l’ambiance de ces malls sans jamais se précipiter en jugements. Elle essaie de comprendre, et surtout elle s’inclut elle-même dans les critiques qu’elle peut émettre. Elle rencontre des responsables marketing, une interprète, des boutiquiers et des vendeuses pour saisir leurs motivations, leurs aspirations, leurs déceptions et leurs illusions.

Ce qui donne au livre une tonalité respectueuse mais pas plate ni complaisante. L’ironie y a d’ailleurs toute sa place, surtout quand elle pointe du doigt ce genre de petites habitudes dont nous ne sommes pas exempts, comme la pratique du selfie. Mais là encore, ironie n’est pas moquerie. Le rire permet de dévoiler l’absurde. Le désespoir et le mal-être dont Rinny Gremaud témoigne également sert, quant à lui, à montrer les conséquences de cet absurde.

Et je peux vous le dire, il y en a de l’absurde! Pas besoin de s’avancer vers des statistiques et des calculs savants pour comprendre que ce récit de voyage laisse voir la laideur architecturale de ces malls, leurs problèmes financiers, leur inaccessibilité pour les populations locales, leurs magasins à n’en plus finir, à n’en plus se différencier les uns des autres, et bien entendu leur inutilité totale.

Le livre est éclairant. Non seulement on en apprend sur les malls, les pays qui les accueillent, les investisseurs qui les rêvent, les clients qui y passent leurs journées, mais on est amené à réfléchir sur notre propre sens du commerce et du divertissement. Et bien sûr, du voyage. Il est de bon ton de critiquer le tourisme de masse, mais Rinny Gremaud prend le contre-pied de cette critique en invoquant le besoin de l’homme à vouloir vivre des expériences, à s’amuser, à être comme tout le monde, tout simplement à être heureux. En cela, le récit est émouvant à plusieurs reprises. Qu’il s’agisse d’Occidentaux en quête de sens qui foutent en l’air de l’argent sans trop savoir pourquoi, ou qu’il s’agisse d’esclaves du Tiers-Monde qui quittent tout pour travailler dans les malls.

«Voyager, faire le trajet du désir. Je les regarde, mère et fille. Elles auraient mille raisons d’être là. Tourisme, exil ou retrouvailles. Fuite en avant ou en arrière. Les halls des aéroports, des gares, des autogares et des ports sont pleins de ces désirs en partance qui font ronronner les valises à roulettes et débordent les chariots, désirs qui attendent de s’écouler d’un point de contrôle à un autre, jusqu’au point d’embarquement. Désirs se déplaçant en grappes, dans les airs ou en mer, par voie de terre. Mon premier voyage, j’avais 3 ans, fut celui d’un exil.»

Il y a encore de touchant, l’implication de la journaliste dans le récit. C’est drôle; en principe le journaliste est justement vu comme celui qui s’efface derrière son sujet. Elle, non. C’est pourquoi d’ailleurs elle a fait de son voyage tout un livre et non un article d’enquête ou un reportage. Un monde en toc raconte les malls, oui, mais aussi Rinny Gremaud dans ces malls. Son fils lui manque, la climatisation permanente lui donne la nausée ; elle partage ses états d’âmes mais sans trop en faire. Juste ce qu’il faut pour rendre le récit humain et pour vivre une vraie expérience tragi-comique dans ces centres commerciaux décentrés et démesurés, qui doivent être regardés avec lucidité.

«Passer quelques jours à Dubaï, c’est faire l’expérience d’un monde où l’inégalité constitue l’ordre inaltérable des choses. Où les hommes et les femmes, les autochtones et les étrangers, les étrangers des pays riches et les étrangers des pays pauvres, ne sont égaux ni en droits ni en possibilités. On peut trouver cela désagréable, mais la réalité, c’est que le ‘système Dubaï, s’il faut lui donner un nom, ce modèle économique ouvertement inique, voué au profit des uns pas la soumission volontaire des autres, est celui dans lequel baigne une vaste majorité de la population mondiale.

Je pense à ceux qui évoluent, ou n’évoluent pas, dans la plupart des régions nouvellement industrialisées de la planète. A ceux qui travaillent pour la plupart de ces puissances extraterritoriales, hors sol et hors impôts, que sont les multinationales. A ceux qui ne vivent pas dans nos État-providence en faillite. Autant dire la planète entière.

Passer quelques jours à Dubaï n’a donc rien d’exceptionnel. C’est seulement faire l’expérience du monde tel qu’il est.»

Ecrire à l’auteur: loris.musumeci@leregardlibre.com

Rinny Gremaud
Un monde en toc
Editions du Seuil

2018
172 pages

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