Archives par mot-clé : prix littéraires

«Ça raconte Sarah»: un Choix Goncourt de la Suisse au cœur d’une passion lesbienne

Le Regard Libre N° 51 – Loris S. Musumeci

Tour d’horizon de quelques grands prix littéraires, épisode #4

«Ça raconte Sarah, sa beauté inédite, son nez abrupt d’oiseau rare, ses yeux d’une couleur inouïe, rocailleuse, verte, mais non, pas verte, ses yeux absinthe, malachite, vert-gris rabattu, ses yeux de serpent au paupières tombantes. Ça raconte le printemps où elle est entrée dans ma vie comme on entre en scène, pleine d’allant, conquérante. Victorieuse.»

Vous savez donc de quoi il s’agit. Ça raconte Sarah, eh bien, raconte Sarah. Ça raconte Sarah à travers les yeux d’une narratrice dont elle tombe amoureuse. Avec laquelle elle vit une passion folle et érotique. Puis la fin de cet amour, et la mort lente qu’engage cette rupture. Le sujet est simple, le livre est court; ce qui a plu aux jurés du Choix Goncourt de la Suisse. 

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«La fille au Leica»: un prix Strega pour la photographe de guerre Gerda Taro

Le Regard Libre N°51 – Loris S. Musumeci

Dossier spécial Prix littéraires

La fille au Leica d’Helena Janeczek, lauréat du plus prestigieux prix littéraire italien, le Premio Strega. Livre qui, malgré ses défauts, vous présentera la figure passionnante de Gerda Taro, photographe de guerre et compagne de Robert Capa.

Gerda Taro, ça vous dit quelque chose? Sans doute que non. Mais si l’on prononce l’illustre nom de Robert Capa, tout le monde sait de qui il s’agit. Même sans trop savoir le replacer dans sa mémoire, le nom de Capa résonne tout de suite comme celui d’une personnalité. Il a été l’un des plus grands photographes de guerre de l’Histoire. Figurez-vous que Gerda Taro aussi. Les deux ont d’ailleurs travaillé ensemble; les deux formaient un couple. Dans son récit aux allures de compte-rendu historique, l’auteur italienne Helena Janeczek redonne voix et image à Gerda Taro, qui mérite d’être connue.

Comme souvent, les travaux collectifs ne voient qu’une partie de leurs auteurs être récompensés. C’est un peu le cas de Capa vis-à-vis de Gerda Taro. Seulement, cela semble être davantage dû aux circonstances de l’Histoire qu’à une manipulation. Les photographes se sont en effet connus dans le Paris des années trente. Juifs et antifascistes convaincus, ils sont partis couvrir la guerre d’Espagne. Capa en reviendra, pas Taro. Elle est morte écrasée sous un char en juillet 1937. Sa carrière s’arrête là, alors que celle de son compagnon continue jusqu’en mai 1954, lorsqu’à son tour il trouve la mort sur une mine, en pleine guerre d’Indochine.

Capa restera dans les mémoires, c’est certain. Il n’est pas impossible toutefois que Taro ne le rejoigne. Ce roman, qui plus est primé par le plus prestigieux prix littéraire italien, n’est en effet pas anodin. De plus en plus d’historiens, d’écrivains et de photographes s’intéressent au travail de Gerda Taro, et à sa vie héroïque et passionnante. Malgré l’ombre, elle était très appréciée de ce cercle d’artistes bohèmes, communistes, souvent juifs ou immigrés de Paris. A tel point que son enterrement a rassemblé plus d’un millier de personnes, avec un éloge funèbre de Pablo Neruda et de Louis Aragon. Tout ça, on l’apprend dans le livre.

Critiquable à bien des égards, d’ailleurs. Si le prix Strega lui a été attribué c’est sans doute en l’honneur de la figure de Gerda Taro. Au niveau du style, Helena Janeczek se perd un peu trop dans la lourdeur des phrases qu’elle se regarde écrire. Et sa présentation du sujet devient par moments un casse-tête tant elle veut citer tous les noms, tout raconter. Donc, un brin pénible parfois, un peu trop étiré pour s’essayer à un style qui n’en valait pas la peine, avec de nombreuses fautes de français dans la version originale – certaines expressions sont en français dans le livre de langue italienne pour faire plus parisien –; mais La fille au Leica n’en devient pas pour autant une lecture désagréable.

Au contraire, il permet en premier lieu de découvrir cette Gerda Taro, Gerta Pohorylle de son vrai nom, qui je vous l’assure, habitera vos pensées pour un moment; et de découvrir toute une ambiance. Grands discours communistes dans les cafés de Montparnasse, vie précaire des artistes, amours par-ci, amitiés par-là. Les grands noms de ces années-là y passent. La répression des Juifs pose les questions du pourquoi et du comment. Différence entre nazisme hitlérien et fascisme mussolinien. L’Europe à construire. Le monde à explorer, à travers ses guerres. Vraiment, le récit est riche. Le récit fait réfléchir, à travers le viseur du Leica de Gerda Taro.

«Faire œuvre d’art ne constituait pas leur métier, mais ils savaient de quoi dépendait la qualité d’une image: ils avaient intégré les idées esthétiques de l’époque en même temps que les idées politiques et sociales, et ils étaient conscients du fait que c’était justement là, dans l’art, qu’une révolution avait déjà lieu.»

Ecrire à l’auteur: loris.musumeci@leregardlibre.com

Crédit photo: Wikimedia CC 3.0

Helena Janeczek
La fille au Leica
Actes Sud

2018
384 pages

«Un monde en toc»: un prix Michel-Dentan dans cinq «malls» du monde

Le Regard Libre N°51 – Loris S. Musumeci

Dossier spécial Prix littéraires

Le tour du monde est tentant. La journaliste Rinny Gremaud y a consacré près d’un mois. Est-elle allée découvrir des cultures étrangères, des cuisines exotiques, des tribus autochtones? Pas le moins du monde! Elle s’est concentrée sur cinq villes: Edmonton au Canada, Pékin, Kuala Lumpur, Dubaï et Casablanca. On est aux cinq coins du monde et pourtant chaque destination est pareille. Parce que c’est dans les malls, centres commerciaux géants, que Rinny Gremaud a passé son temps.

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«Le Mars Club»: un Médicis étranger en prison

Tour d’horizon de quelques grands prix littéraires – épisode #3

Le Regard Libre N° 49 – Loris S. Musumeci

«C’est dans le silence de la cellule qu’on est taraudé par la seule et vraie question. La seule à laquelle il est impossible de répondre. Le pourquoi et le comment. Non pas le comment au sens pratique du terme, l’autre. Le comment as-tu pu faire une chose pareille. Le comment as-tu pu.»

Le Mars Club: voilà le genre de roman qui est fait pour plaire aux médias et à la critique. Sa protagoniste principale, Romy Hall, est une femme qui travaille comme strip-teaseuse au Mars Club. Elle est traquée par un ancien du Vietnam, Kurt Kennedy, qui ne fait plus la différence entre le club miteux où il a été client et la vie privée de la jeune femme, objet de tous ses phantasmes et du peu d’amour qu’il lui reste dans le cœur. Lasse et apeurée, elle finit par tuer ce bon vieux Kurt.

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«Les tribulations d’Arthur Mineur»: un Pulitzer comique et intelligent

Tour d’horizon de quelques grands prix littéraires – épisode #3

Le Regard Libre N° 49 – Loris S. Musumeci

«Comment pourrait-il s’imaginer que le lendemain matin, avant le cours, il se retrouvera dehors, suspendu au rebord du balcon de son appartement, à douze mètres du sol de la cour, pour tenter de gagner péniblement, centimètre après centimètre, la seule fenêtre ouverte?»

Un vrai idiot que cet Arthur Mineur. Vous connaissez Mister Bean? Imaginez-le alors en écrivain américain homosexuel, et le tour est joué: vous vous retrouvez face à Arthur Mineur. Mineur. Nom pas anodin pour quelqu’un dont l’œuvre est considérée comme mineure ainsi que l’existence, dans toute son insignifiance. Mineur a l’air de ne jamais être au bon endroit; s’il est quelque part, il est de trop; s’il n’y est pas, on l’attend avec agacement.

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«Avec toutes mes sympathies»: un Renaudot de l’essai en recherche

Tour d’horizon de quelques grands prix littéraires – épisode #2

Le Regard Libre N° 48 – Loris S. Musumeci

On l’adore. Sa voix douce et son sens de la nuance illuminent nos dimanches soirs à l’écoute de l’émission radio Le Masque et la Plume sur France Inter. Olivia de Lamberterie, une critique littéraire de renom qui prend la plume pour écrire à son tour. Pas un roman, mais un essai, recueil de souvenirs et de pensées, qui raconte le suicide de son frère Alex, le 14 octobre 2015 à Montréal.

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«La Vrai Vie»: un prix du Roman Fnac coup de coeur

Tour d’horizon de quelques grands prix littéraires – épisode #2

Le Regard Libre N° 48 – Loris S. Musumeci

«Un soir d’été, ma mère avait fait des pêches au thon que nous avions mangées sur la terrasse en pierre bleue qui donnait sur le jardin. Mon père avait déjà déserté pour s’installer devant sa télé, avec sa bouteille de Glenfiddich. Il n’aimait pas passer du temps avec nous. Je crois que dans cette famille, personne n’aimait le moment où on se retrouvait réunis autour du repas du soir. Mais mon père nous imposait ce rituel, autant qu’il se l’imposait à lui-même. Parce que c’était comme ça. Une famille ça prend ses repas ensemble, plaisir ou pas. C’était ce qu’on voyait à la télé.»

Malgré l’ambiance pesante qui règne en famille, la petite fille de dix ans qui nous raconte l’histoire de La Vraie Vie a une vie assez paisible et heureuse. Elle est bonne à l’école. Elle aime bien jouer avec son petit frère Gilles; et surtout, elle adore quand ils vont s’acheter une bonne glace chez le gentil glacier ambulant, mais attention, sans chantilly, parce que papa l’interdit. Un beau jour d’été, advient un terrible accident. Tout bascule. Papa devient de plus en plus violent; maman de plus en plus soumise; et Gilles change du tout au tout. Il ne sourit plus. La fillette veut alors trouver un moyen pour revenir dans le passé, comme elle l’a vu dans un film, et inverser le cours des événements, pour que Gilles continue à sourire.

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«Frère d’âme»: un Goncourt des lycéens au style africain

Tour d’horizon de quelques grands prix littéraires – épisode #2

Le Regard Libre N° 48 – Loris S. Musumeci

«Il m’a dit: ‘Par la grâce de Dieu et par celle de notre grand marabout, si tu es mon frère, Alfa, si tu es vraiment celui que je pense, égorge-moi comme un mouton de sacrifice, ne laisse pas le museau de la mort dévorer mon corps! Ne m’abandonne pas à toute cette saleté. Alfa Ndiaye… Alfa… je t’en supplie… égorge-moi!’»

Un roman qui fait froid dans le dos et qui raconte une guerre au sacrifice de la jeunesse, à l’apogée de la folie. Alfa Ndiaye et Mademba Diop sont deux «frères d’âmes»: amis intimes qui ont grandi ensemble, sous le même toit. Le premier est fort, grand, beau et vaillant; le second, tout aussi vaillant, n’a pas la puissance de son camarade, il est même plutôt frêle. Et ça ne pardonne pas quand on est tirailleur sénégalais et qu’on est envoyé au front. Malgré tous les efforts d’Alfa pour protéger Mademba, ce dernier ne tarde pas à succomber. Mais ce qui hante l’esprit du survivant: l’agonie du mort. Il l’a supplié trois jours de souffrance durant de l’achever, mais rien n’y fit. Alfa ne put le tuer. Il a été inhumain. Pour combler la douleur, il vide ses ennemis de leurs tripes et collectionne leurs mains.

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«L’été des quatre rois»: un Grand prix du roman à lire calmement

Tour d’horizon de quelques grands prix littéraires – épisode #2

Le Regard Libre N° 48 – Loris S. Musumeci

«Les affaires de la France étaient une chose bien trop grave pour la laisser entre les mains de boutiquiers et de ferblantiers qui, le soir venu, lisaient Voltaire à la lumière de leur quinquet en buvant de la camomille puis, le dimanche venu, beuglaient les chansons de Béranger dans les estaminets.»

Le roi se lève. Charles, dixième du nom. Il cherche son prie-Dieu à tâtons, parce qu’il a mauvaise vue et parce qu’il est bon chrétien. On est au petit matin du dimanche 25 juillet 1830. L’heure est grave; une révolution s’annonce. Et en effet, l’été de cette année-là verra défiler quatre rois d’ici au 16 août: Charles X, Louis XIX, Henri V et Louis-Philippe. C’est le début d’une nouvelle ère, la presse joue un rôle central dans ces remous estivaux et des écrivains tels qu’un certain Chateaubriand, qu’un Hugo ou un Stendhal s’en inspirent. Jusqu’à Camille Pascal, primé pour son travail par l’Académie française.

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«L’hiver du mécontentement»: un Interallié artificiel

Tour d’horizon de quelques grands prix littéraires – épisode #2

Le Regard Libre N° 48 – Loris S. Musumeci

«La peur. Voilà bien une preuve de la faiblesse de l’Angleterre. Si on a peur de ses propres pauvres, de ses propres enfants, c’est qu’on est très affaibli soi-même, qu’on se sent très vulnérable, pareil à une petite mammy toute frêle, recourbée sur sa canne, sur un bout de trottoir, au moment de la sortie des écoles comme au milieu d’un ouragan. L’Angleterre est une petite vieille qui n’a plus la force de rien. L’Angleterre est dur le déclin.»

Candice prépare avec sa troupe de jeunes filles Richard III de Shakespeare. «Voici venir l’hiver de notre mécontentement», première réplique de la pièce, qui résonne fortement avec l’actualité. Nous sommes dans l’hiver 1978-79, en Grande-Bretagne. Et c’est la crise totale. Chômage, grèves et désespoir d’un peuple qui n’en peut plus. Une certaine Margaret Thatcher arrive au pouvoir, après avoir pris des cours de diction dans le même théâtre où Candice répétait la pièce. La jeune fille avait rencontré celle qui deviendrait «la dame de fer» à ces occasions; et le courant n’était pas passé. Etait-ce prémonitoire?

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