Suisse Billet d’humeur

Genève, capitale de l’hygiénisme

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écrit par Antoine Lévêque · 09 mai 2026 · 0 commentaire

Le Grand Conseil genevois a soutenu l’automne dernier une motion visant à bannir la cigarette en terrasse aux heures de repas. Le Conseil d’Etat sauve finalement l’affaire en misant plutôt sur la responsabilisation des fumeurs.

Imaginez la scène. Genève, un jeudi, treize heures. La terrasse de la Clémence, place du Bourg-de-Four, est pleine. Un homme termine son entrecôte, repousse son assiette, sort son paquet. Il s’allume une cigarette. A ce moment précis, selon la majorité du Grand Conseil genevois, il commet un acte délétère pour la santé publique. Un danger. Une nuisance. Presque un crime.

Même homme. Même terrasse. Même cigarette. Même jour. Il est 17h00. Il fait doux parce que c’est le début de l’été. La terrasse est déjà pleine. Les verres s’accumulent, les conversations s’animent. Il s’allume une clope. Aucun problème. Circulez, rien à voir.

Voilà toute l’absurdité du texte voté en octobre dernier au bout du lac, une motion qui vise à interdire de fumer sur les terrasses, mais seulement aux heures de repas. Parce que la fumée de cigarette, c’est bien connu, se comporte différemment selon qu’il est 12h00 ou 17h00.

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Le plus beau? La motion prévoit la possibilité de créer des espaces fumeurs sur ces mêmes terrasses qui devraient en être exemptes. On imagine le dispositif: une ligne tracée à la craie sur les pavés, un panneau planté entre deux tables, et la fumée – docile, respectueuse, bien élevée – qui s’arrête pile à la frontière. Quant au fumeur qui s’installerait debout sur le trottoir adjacent, à moins d’un mètre des tables protégées, il ne poserait aucun problème.

Ce qui surprend aussi – mais de moins en moins dans la cité de Calvin – c’est de voir le Centre, avec quelques UDC et un MCG égaré, tendre la main à la gauche pour faire voter ce texte.

Les élus bourgeois défendant la motion ont leur réponse toute prête. L’interdiction vise les moments de forte affluence. Les terrasses bondées. C’est pour ça qu’ils ont aussi choisi de bannir la fumée aux arrêts de bus – parce qu’il y a du monde, et que la fumée passive dans un espace fréquenté constitue une nuisance collective.

Sauf que le vendredi soir à 17h00, la terrasse de la Clémence est parfois plus fréquentée qu’à midi.

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Les députés de droite responsables de cette pantalonnade avaient pourtant un argument honnête à portée de main. Une cigarette à table gâche les joies de la dégustation. L’odeur du tabac qui s’immisce dans le risotto et qui efface les arômes du vin est parfois une réalité pénible pour ceux qui tiennent aux plaisirs de la table. C’est un discours fondé sur la civilité et l’art de vivre qui aurait pu être tenu.

Mais non… il a fallu qu’ils mobilisent l’argument de la santé – comme un but en soi – et de façon incohérente… Heureusement que le Conseil d’Etat a réagi à ce texte par une campagne incitant seulement les fumeurs à demander à leurs voisins si la cigarette ne les dérange pas.

Il n’empêche que dans un canton qui a déjà interdit la vente d’alcool au-delà de 21h00 et proscrit la vente de puffs par le biais d’une clause d’urgence, le parlement ne rate pas une occasion de proposer des mesures conduisant à une forme de totalitarisme sanitaire. D’ailleurs l’auteur du texte, le député centriste Souheil Sayegh, n’a pas laissé planer l’ambiguïté sur ses intentions: «dénormaliser le geste de fumer». Ah, l’Etat nounou!

Fondateur du Cercle fribourgeois de débat et de rhétorique, Antoine Lévêque est rédacteur au Regard Libre. Cet entretien a été réalisé en collaboration avec Jonas Follonier.

Vous venez de lire une analyse tirée de notre dossier «Le plaisir face à la santé», publié dans notre édition papier (Le Regard Libre N°126)

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