Suisse Edito

Face à «Charlie Hebdo» ou à Jacques Baud, une Suisse illibérale

5 minutes de lecture
écrit par Jonas Follonier · 13 mars 2026 · 0 commentaire

La République alpine aime se croire modèle de libéralisme. Pourtant, entre la plainte contre un satirique français et le silence du gouvernement face aux sanctions européennes visant Jacques Baud, le pays échoue au test de la défense de la liberté.

Il est un sport qui se pratique couramment dans la République alpine: celui de l’autocongratulation. Ah, qu’il est bon de rappeler que la Suisse compte le meilleur ou le seul système de démocratie directe au monde, qu’elle cultive un sens inégalé du consensus… Ou encore qu’elle est si libérale en comparaison de toutes les formes plus ou moins avancées de collectivisme présents sur le globe. Certes, le chauvinisme est universel, nos voisins français en sont peut-être la démonstration la plus évidente. Mais la Suisse aurait tort de s’estimer épargnée par cette tentation – ce serait encore une arrogance que de ne pas se trouver arrogant. 

Ce trait humain et national devient un danger quand il mène à juger ses qualités éternelles. Libérale, la Confédération ne l’est que de façon relative, et il n’y a aucune fierté pour elle à maintenir toujours un même écart avec les autres pays quand ces derniers voient aussi leur Etat croître continuellement, la liberté d’expression se restreindre ou l’émotion l’emporter sur la raison. 

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Deux événements récents permettent de se rendre compte à quel point des cas flagrants d’illibéralisme ne provoquent au mieux que des haussements de sourcils en Suisse. 

Ainsi, lorsque l’hebdomadaire satirique français Charlie Hebdo a publié en janvier son dessin «Les brûlés font du ski» en référence à la tragédie de Crans-Montana, de nombreux citoyens helvétiques ne se sont pas contentés d’estimer que cette illustration était de mauvais goût, mais ont ajouté qu’une caricature «doit toujours viser les puissants». Qu’un «tel dessin ne devrait pas être permis». Ou même que la rédaction de ce titre connu pour son humour noir «l’avait au fond bien cherché avec les caricatures de Mahomet». Traduction de ces propos – qui doivent bien sûr être autorisés: l’art est tenu d’obéir à des règles morales, l’Etat est là pour s’en assurer… et, au pire, des fanatiques se chargeront d’éradiquer ces esprits trop libres. 

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Un couple valaisan a même déposé une plainte contre le journal. Il est peu probable qu’elle aboutisse, d’autant plus au paradis du blasphème. Néanmoins, avec cette dénonciation pénale, la Suisse renvoie une image de personne fragile réclamant aux autorités de reconnaître son offense. Rappelons que le libéralisme n’a pas seulement théorisé la séparation entre les pouvoirs législatif, exécutif et judiciaire, mais aussi entre le politique lui-même et le religieux, et entre le public et le privé. De la même manière, «être Charlie» n’a jamais signifié se reconnaître dans son lectorat, mais accepter qu’une telle niche puisse exister, qu’on en fasse partie ou non.

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Dans un autre registre, ce qui est arrivé à l’ex-colonel suisse Jacques Baud est encore plus alarmant, car la restriction de sa liberté n’a pas été simplement souhaitée, mais appliquée. En décembre, l’Union européenne a sanctionné cet ancien collaborateur du Service de renseignement de la Confédération pour «propagande pro-russe», ainsi que dix autres personnes. On ne sait toujours pas sur quels motifs précis se fondent ces mesures impliquant le gel de leurs avoirs et une interdiction de faire des affaires et d’entrer sur le sol européen. Bruxelles affirme que les actes concernés ont atteint un niveau susceptible de menacer la démocratie, l’Etat de droit, la stabilité ou la sécurité de l’UE ou d’un Etat membre. 

Le fait que la Suisse officielle ne soit pas montée au créneau publiquement pour défendre les droits de son citoyen face à cette défense si vague d’une décision purement administrative est préoccupant. Il ne s’agit pas de soutenir les idées véhiculées par Jacques Baud, mais de lui reconnaître la liberté de les exprimer. Du reste, quels pourraient être les prochains pas? Le rire du conseiller fédéral Beat Jans en fin d’année quand un journaliste lui a posé une question sur ce thème – que le gouvernement n’avait même pas pris la peine de traiter en séance – est à lui seul un aveu d’échec de la Suisse au test du libéralisme. 

Diplômé en philosophie et journaliste de profession, Jonas Follonier est le fondateur et rédacteur en chef du Regard Libre.

Vous venez de lire un éditorial en libre accès, tiré de notre édition papier (Le Regard Libre N°124).Débats, analyses, actualités culturelles: abonnez-vous à notre média de réflexion pour nous soutenir et avoir accès à tous nos contenus.
Jonas Follonier
Jonas Follonier

Correspondant au Palais fédéral pour «L’Agefi», auteur-compositeur-interprète et essayiste, Jonas Follonier est le fondateur et rédacteur en chef du «Regard Libre».

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