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L’œil bienveillant de Xochitl Borel

Le Regard Libre N° 35 – Alexandre Wälti

La rencontre est prévue à Vevey, le 29 octobre 2017, à 14h00. Elle attend déjà sous l’arbre devant le hall de gare et tapote du pied. Le temps est gris. Il deviendra plus clément à la fin de l’entretien. Nous parlerons notamment des patronymes, des personnages et des thématiques de son roman Les Oies de l’Île Rousseau, paru en 2017 aux Editions de l’Aire.

Ce second livre est plus ambitieux que le précédent. L’Alphabet des Anges s’articulait autour de deux personnages touchants, une mère et sa fille aveugle, tandis que Les Oies de l’Île Rousseau met en scène sept destins, entre détresse et tendresse, qui gravitent surtout dans Genève.

Les Oies de l’Île Rousseau raconte les existences entrecroisées de Mehran, Farid, Majda, Tsyori, Fiora, Eva et Eliott. Sept personnages qui n’ont, au départ de la narration, rien en commun et qui se rencontrent progressivement à la suite d’un suicide. Ce drame, bien loin d’être représentatif de l’ambiance du roman, est à l’origine de l’enquête policière d’Eliott. Cette dernière agit comme un fil conducteur de l’histoire parmi d’autres.

De l’importance du « flou identitaire » Lire la suite L’œil bienveillant de Xochitl Borel

« Le Sang », extrait n° 9

Le Regard Libre N° 33 – Sébastien Oreiller

Chapitre II : Arrivée du fils (suite)

Quand il fut rentré chez lui, dans les pénates de la mère, couché sur son lit la fenêtre ouverte, endormi dans les courants de la nuit, il songea à ce qu’il devait faire. Il repensa aux dernières journées qu’il avait passées en leur compagnie, ce qu’il avait enduré pour elle. Comment, pour lui faire plaisir, il avait accompagné les deux détritus en promenade, comment elle s’était installée à même l’herbe, au bord de l’étang, dans un habit blanc, presque transparente sur le rivage. L’ombre des arbres l’avait noyée. Pendant qu’elle les regardait, pendant que les filles erraient alentour, ramassant les bouquets de petites orchidées et de gentianes pour en garnir leur chambre, eux s’étaient baignés dans cet étang froid qui descend des montagnes, détrempé du courant limpide leur chair impure, sous le regard de la mère. Cette eau, il le pressentait, souillerait bientôt les pentes montagneuses, en torrent rapide, jusqu’à se jeter dans le fleuve en contrebas, inondant la plaine de leur saleté. Les petites gens s’en désaltèreraient à l’envi. Un germe allait s’abattre sur le pays, celui du mépris qu’ils lui portaient, pendant qu’elle beurrait leurs tartines et épluchait les œufs durs. Comment pouvait-elle l’aimer sans les détester ? Lui qui respirait l’air des forêts et des écorces, et la mousse et les animaux des champs. Il détourna son regard dans les profondeurs et vit son reflet, sous lequel gisait, noyée, la jeunesse qu’il avait recherchée. Lire la suite « Le Sang », extrait n° 9

« Le Sang », extrait n° 8

Le Regard Libre N° 32 – Sébastien Oreiller

Chapitre II : Arrivée du fils (suite)

Comme la Terre qui a trop transpiré sous le soleil, il prit froid en partant. Rien ne lui semblait plus vénéneux que cette brise rampante, effluve humide du fleuve qui roulait en contrebas, mais aussi haleine des damnés de la montagne, fracassant leurs pierres dans les alpages et effrayant les pâtres. Lui qui aimait le soleil et la vigne, la canicule même, qui ne désemplit pas, et les journées fécondes de juin, et la moiteur de juillet. Quelle soirée ! On eût dit le début de l’automne, et ses poumons souffraient dans le froid parce qu’il avait trop fumé. Le crépuscule lui-même semblait pressé d’en finir, de l’abattre en arrivant trop tôt. Les choses changeaient, et il n’en connaissait pas la cause. Il ne savait pas quelle âme agitait les arbres, comme des doigts morts sans sang, parce que la sève était redescendue, et se terrait dans les racines. Comment la terre pouvait s’endormir, et trouver son repos, alors que l’heure était encore aux sourires et aux moissons. Une brève averse avait détrempé les chemins, et ses pas avançaient dans la boue, boue de l’âme, saleté d’un cœur tempétueux. Il avait perdu. Lire la suite « Le Sang », extrait n° 8

« Le Sang », extrait n° 7

Le Regard Libre N° 31 – Sébastien Oreiller

Chapitre II : Arrivée du fils (suite)

Ils étaient deux. Il y avait le fils et son ami. Ils entrèrent dans la grand’salle, brillants de poussière et d’éclat, en uniformes entre les portraits des ancêtres. L’un était grand et blond, avec les mêmes reflets marins que sa mère, et dans le regard la même arrogance froide ; l’autre plus petit et plus maigre, longs cheveux noirs et teint d’olive, qu’il gardait loin du soleil. Pas d’arrogance dans le regard, mais de la malice dans le sourire.

Ils avaient dû les attendre longtemps. Les filles, lassées, s’en étaient allées, et avaient déserté les lieux, subsidiaires à l’ombre de leur frère, ce frère qu’elles n’aimaient pas, et leur vision mouvante se confondait avec l’image de quelque aïeule sur la paroi, comme elles squelettique et vaporeuse. Le soleil tapant de l’extérieur avait plongé la grand’salle dans la pénombre ; on ne discernait plus les visages contre les murs. Seule la moiteur ruisselante qui perlait au bout des longs voiles blancs et des mains, humidité des vieilles demeures ou des chapelles, conservait aux corps leur réalité naturelle et pourtant volatile. Il allait prendre froid. Lire la suite « Le Sang », extrait n° 7

« Le Sang », extrait n° 6

Le Regard Libre N° 30 – Sébastien Oreiller

Chapitre II : Arrivée du fils

Il y avait quelques retouches à faire. A peine. Elle passait ses mains sur le tissu souple, les hanches et les côtes, d’un œil expert, pensait-elle. Comme s’il ne remarquait rien. Elle tremblait. C’était les habits de son fils, celui qui allait bientôt arriver. Longues bottes noires, pantalons d’équitation et large chemise. Autour du cou, une cravate, assez ample, presque un foulard. Ils faisaient quasiment la même taille ; à peine était-il un peu plus petit et fin. Elle allait les reprendre. Elle en avait assez de ces habits de jardin, vieux haillons de grosse toile. Lui aussi se trouvait beau dans le miroir, presque trop bronzé dans ces habits qui sentaient l’homme, l’homme riche surtout, celui qui ne se refuse rien.

Il pouvait les garder, mais ici seulement. Les prendre au village, c’était hors de question. Pourquoi pas en fait. Non, on l’aurait vu, on aurait compris, on n’aurait peut-être rien dit, mais les autres femmes l’auraient trouvé beau, elles aussi. Non, il ne valait mieux pas. Et son fils ? Il serait jaloux, bien sûr, mais qu’importe. Ces habits, il ne les mettait plus ; c’était pour ça qu’il les avait laissés là. Il grimaça. Lire la suite « Le Sang », extrait n° 6

Rencontre avec Elisa Shua Dusapin, une révélation métissée des lettres romandes

Le Regard Libre N° 29 – Loris S. Musumeci

En plus d’être jeune et charmante, Elisa Shua Dusapin apparaît sur la scène des lettres romandes comme une révélation envoûtante, pour sa plume délicate et son sens du métissage. De mère coréenne et père français, l’écrivain a grandi à la frontière de ces deux cultures. Ce qui a donné une tonalité multiculturelle à son premier roman, Hiver à Sokcho (2016). Il y est question de la rencontre entre une narratrice franco-coréenne dont on ne connaît le nom et Kerrand, un auteur de bande-dessinée normand. Elle, travaille dans une pension miteuse pour financer ses études ; lui, devient son hôte en quête d’inspiration. Se tisse entre ces deux êtres, que tout semble séparer, un lien empreint d’angoisse et de sensualité, de lassitude et de pudeur. Cette œuvre simple et percutante connaît un vrai succès, qui lui a valu récemment de nombreux prix.

Loris S. Musumeci : Vos origines familiales ne sont pas sans liens avec le roman. De quel joyeux métissage êtes-vous issue ?

Elisa S. Dusapin : D’emblée, il est pour moi fondamental d’établir qu’Hiver à Sokcho n’est pas une autobiographie. Le seul point commun que l’on retrouve entre la narratrice et moi, c’est l’origine franco-coréenne. Ma mère étant Coréenne et mon père Français. Je suis née en France, mais la plus grande partie de ma vie s’est déroulée ici, à Porrentruy. Ma protagoniste est en revanche née en Corée et ne connaît la France que par la littérature. Lire la suite Rencontre avec Elisa Shua Dusapin, une révélation métissée des lettres romandes

« Le Sang », extrait n° 5

Le Regard Libre N° 29 – Sébastien Oreiller

Chapitre I : La Perte (fin)

En rentrant chez lui ce soir-là, en longeant les abords secs de la forêt, il repensa à la manière dont elle s’était présentée à lui, Pauline L****, presque absente, semblable à un spectre qu’attire la chair vivifiante. Il savait qu’elle était belle, encore jeune quoiqu’au début de sa fanaison. Pourtant, comme c’est souvent le cas pendant ce moment fugace où l’on rencontre une personne pour la première fois, et qu’on y repense par la suite, il peinait à discerner ses traits. Il la voyait comme de dos, grande, presque aussi grande que lui, ses longs cheveux blonds dénoués. Ils avaient quelque chose du vert ou du bleu de cette mer qu’il n’avait jamais vue, des cheveux qui tombaient en vagues sur son dos, presque jusqu’aux reins. Etrangement, il les voyait dénoués, même s’il était certain qu’elle avait dû les ramener en chignons au-dessus d’elle, au-dessus de son visage. Telle fut l’image qui se présenta à lui, et qu’il garda par la suite. Lire la suite « Le Sang », extrait n° 5