La mort ne paie pas l’addition

Les bouquins du mardi – Anaïs Sierro

Bien que leurs terrasses aient rouvert, les bars demeurent encore fermés. Quoi de mieux que d’aller prendre de leurs nouvelles grâce à Sing Sing Bar, une pièce de théâtre vive et intense écrite et mise en scène par Mali Van Valenberg? Cette Valaisanne, comédienne, auteure et metteure en scène n’en est pas à sa première création. Et alors que les théâtres étaient au point mort en janvier dernier, c’est aux Editions BSN Press qu’elle a voulu faire l’actualité en publiant Sing Sing Bar. Créée en 2019 au Petit Théâtre de Sion, la pièce porte bien son nom. Car la dramaturge transforme les quelques mètres carrés d’un théâtre en un vrai bar à karaoké avec ses vraies gens et leurs vrais problèmes. Ceux qui circulent autour d’un verre ou d’un morceau de saucisson. Alors, en attendant de pouvoir les retrouver sur les planches, faisons la connaissance de Mister Nobody, Vera, Solange et un quatrième personnage, la sœur, faussement absente.

Comme toute pièce de théâtre, le décor est planté. Un bar, deux femmes: Vera, la fille et Solange, la mère; un homme appelé Mister Nobody, devant son verre; un coin karaoké un peu ringard et à l’abandon. En haut, la sœur. Puis la pièce commence avec ce dialogue pratiquement unique entre la mère et la fille. On y apprend que la mère balance de l’engrais sur la voisine et qu’elle voudrait bien lui fracasser le nain-accordéon sur le crâne. C’est pourtant un cadeau de ses filles, ce nain. Et que c’est de sa faute si sa deuxième fille ne mange plus. Puis les gens qui veulent se faire remarquer à ses funérailles, c’est dégoutant… Il y a pourtant le karaoké pour se faire remarquer dignement. Mais il n’intéresse plus personne, maintenant que le Bugs Bunny Pub offre des mini-canapés tapenade et caviar d’aubergine… Très vite on comprend l’absurde, mais surtout que la relation n’est pas vraiment saine, ni basée sur l’écoute et le respect.

Déjà, la mère qui ne veut pas que sa fille l’appelle «maman», puis un père absent et un rapport malsain où l’excès est maître mot. Solange qui déverse son mal-être sur Vera, cette dernière qui est dans une indifférence plus ou moins maîtrisée et une sœur à l’étage dont on parle comme un morceau de nourriture… normal, jugerait la mère, lorsqu’on est un légume… Mais cet excès de personnalités fortes contraste avec l’absence de clients, le calme du lieu; sa désuétude.

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Enfin, à l’exception d’un client qui ne semble pas avoir payé sa note à son départ. Mister Nobody. Un client qui pourrait être n’importe qui, mais qui en réalité n’est personne. Un client qui est là pour nous mener vers la compréhension de la vie de ses trois femmes et qui représente à lui tout seul ce qui influe sur cette famille: un père, un amant, un réconfort, un soutien, une absence, la mort.

Un calme rythmé

Paradoxalement, ce bar qui semble bien calme est rythmé par ses personnages et leurs vies. C’est dans un texte tout en rupture de rythme que Mali Van Valenberg nous plonge et nous bringuebale sur des leçons de morales subtiles. Mère et fille jouent au ping-pong dans une discussion de sourds, aux répliques courtes et dynamiques, remplie de reproches et d’aimable animosité, alors que Mister Nobody casse le rythme en adressant au public de longs monologues nonchalants et forts.

Il n’est pas rare de voir ce procédé au théâtre. Un personnage allégorique qui brise le quatrième mur et conte le destin des personnages tout en ayant un impact sur eux. Or, ici, l’auteure amène du contemporain au procédé. Il n’est pas uniquement allégorie, il est vraiment. Il incarne moult personnages et moult vies, il est et n’est pas en même temps. Il semble faire partie de la pièce et se révèle absent. Il perturbe la scène, mais en même temps la tient sur ses rails. Pour finalement nous laisser avec une note salée sur le dos: celle de notre vie, de nos erreurs, de nos regrets, celle qu’on ne désire jamais vraiment régler.

«Solange. Et sinon, t’as vu un bon film récemment?
Vera. T’éprouves un réel besoin d’ouvrir une parenthèse cinéma ou c’est juste pour maintenir la conversation ?
Solange. Non, t’as raison, je m’en fous complètement.»

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Humour ou ironie?

La pièce de Mali Van Valenberg agit sur nous comme une bonne vieille fable de La Fontaine: une histoire somme toute banale sur fond musical 60’s-80’s et une morale piquante à la fin. En usant d’humour dans le dialogue et dans la forme, l’auteure nous donne une fausse impression de platitude, de déjà-vu, mais c’est une ironie qui s’en dégage: celle d’une époque. Non pas celle d’aujourd’hui, non plus celle d’hier, mais celle de demain. Celle qui masque nos journées sous une bonne couche de banalité et qui promet un avenir à l’indifférence de soi et des autres.

Un bar vide devient synonyme d’un être vide. Là où deux petites voix se chamaillent sans s’écouter et où la gravité les rattrape sans finalement jamais les toucher. On tire la sonnette d’alarme, on désire donc sortir le porte-monnaie et payer sa dette, puis on est distrait par le voisin de table, par la patronne ou par un bruit à l’étage. La vie suit son cours et l’on recommande un verre, un de plus sur la note d’une existence.

On ne chante plus au Sing Sing Bar. Manquerait-il une mélodie aux rythmes de leurs vies – de nos vies?

Ecrire à l’auteure: anais.sierro@leregardlibre.com

Crédit photo: © Anaïs Sierro pour Le Regard Libre

Mali Van Valenberg
Sing Sing Bar
BSN Press
2021
60 pages

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