De la solitude

Article inédit – Loris S. Musumeci

Léo Ferré la chanta, Charles Baudelaire la proclama, Caspar David Friedrich la peignit, Jean-Paul Sartre la pensa philosophiquement. Il s’agit de la solitude. Cette belle rose piquante qui blesse à s’en saisir, mais dont on ne peut se passer.

« Celui qui n’a jamais été seul au moins une fois dans sa vie », qui est-il ? Existe-t-il du moins ? Si l’homme est, par nature, un être social, il a besoin aussi, par cette même nature, de se retrouver face à son propre mystère, à savoir lui-même.

Je ne prétendrai pas ériger ici une histoire des conceptions et représentations de la solitude à travers les âges, ni de l’expliquer à la lumière des théories de grands psychanalystes. Je désire simplement livrer une brève pensée par la question suivante : la solitude peut-elle être le terreau de l’ouverture à autrui ?

Les dépressions, particulièrement celles qui jusqu’au suicide s’engouffrent, à en croire la grande majorité, sont dues à un sentiment d’incompréhension et d’abandon, lequel rejoint intimement la solitude. Une fois que l’amour n’est plus, que l’ami est parti et que personne n’existe jamais pour pâtir avec moi des douleurs de la vie en son quotidien, que me reste-t-il d’autre que mon malheur et sa raide corde par laquelle me pendre ? Une solitude exclusive est insupportable et ne peut demeurer un champ d’ouverture à l’autre, parce que, simplement, ce dernier devient invisible. Perdre l’aptitude à observer ceux qui m’entourent, à cause d’une confiance trahie, d’une affection blessée, se révèle être une sorte de maladie car elle se propage telle une cirrhose ou tout autre cancer : d’une cellule affectée, les autres ne manqueront pas de la suivre ; ainsi d’une altérité lésée, l’autre devient un enfer. Et la solitude de s’imposer, dans son obscurité et son amertume.

Aussi, il plaît à chacun de plaire. Qui suis-je sans le regard ni la considération de personne ? Que cherché-je de différent qu’à être aimé ? Sans l’autre, je ne suis rien, ne serait-ce que par le fait que je ne pousse pas de l’« humus » à la manière d’un arbre, mais que je nais du sein d’une femme, j’ai nommé ma mère, elle qui m’offre une langue, une culture, une tradition. Emmanuel Levinas expose très bien cette dépendance à autrui dans sa théorie du vis-à-vis où, par son visage qui me transcende, se déploie le sens de l’existence.

Et pourtant ! Qu’il est parfois bon de boire à la source du silence, de respirer un air de retraite, de savourer la douceur de la nage dans une piscine de solitude. La personne humaine, selon la définition de Boèce, est une substance individuelle de nature rationnelle. C’est proprement parce qu’on évoque en elle l’individu que ma personne a de la valeur en soi et que j’ai à la connaître également dans un exil d’autrui. Si le regard de l’autre me révèle quelque chose de moi-même, mon propre regard aussi, parce qu’il comporte la richesse de l’introspection que nul ne peut exercer à ma place. Tout est encore, néanmoins, question de mesure entre une dépendance totale à la vision qu’on porte sur moi et un nombrilisme absolu qui m’empêcherait l’ouverture à chaque élément qui dépasse le bout de mon nez.

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De plus, outre l’introspection, la solitude modérée permet l’expérience de l’écoute de son propre silence, essentielle à l’appréciation de la voix d’autrui. Comment jouir même de la présence d’une amoureuse si je n’ai pas su, au préalable et toute la relation durant, apprendre à déguster langoureusement ces moments privilégiés quand elle n’était pas là ? Comment vivre le bonheur de retrouver mon ami s’il ne me quitte jamais après notre petit verre habituel au bar-tabac du coin ? La solitude, qui peut effrayer, alimente sainement la convivialité et vice-versa ; en cela, elle est belle et m’offre la capacité d’une authentique relation à autrui.

Ecrire à l’auteur : loris.musumeci@leregardlibre.com

Image : Caspar David Friedrich, « Voyageur contemplant une mer de nuages » (1817)

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