Monde Analyse

L’ordre international libéral face au retour de la puissance

5 minutes de lecture
écrit par Cédric Dupont · 27 avril 2026 · 0 commentaire

L’intensification des échanges après 1989 a nourri l’idée d’un monde régi par la coopération. Aujourd’hui, les rivalités géopolitiques bousculent cette croyance et recomposent les relations économiques.

Après la chute du mur de Berlin, beaucoup ont cru à la «fin de l’histoire» décrite par Francis Fukuyama: l’avènement d’un ordre international libéral fondé sur les règles, l’ouverture économique et l’interdépendance. Durant les décennies suivantes, cette vision sembla se matérialiser. Les accords de libre-échange se multiplièrent, la protection internationale des investissements se généralisa et l’Organisation mondiale du commerce (OMC), créée en 1994, devint le pilier d’un système censé favoriser des gains mutuels.

Cet ordre, certes imparfait, reposait sur l’idée que la coopération économique, encadrée par des règles juridiques, pouvait produire une prospérité partagée et réduire les risques de conflit. Le commerce et l’investissement international ont effectivement contribué à une forte réduction de la pauvreté mondiale et à une intensification des interdépendances.

Fausse unanimité dès le départ

En réalité, cet ordre libéral n’a jamais fait l’unanimité. Dès les années 1990, plusieurs critiques ont émergé. Les courants néo-marxistes ont tout d’abord dénoncé un système profitant d’abord aux multinationales. Puis, les mouvements populistes, de gauche comme de droite, ont mis en avant les perdants de la mondialisation, notamment dans les classes populaires des pays industrialisés. Plus récemment, d’autres critiques, d’ordre géopolitique, ont souligné que l’ouverture économique pouvait être exploitée par des Etats puissants poursuivant des objectifs stratégiques.

Aujourd’hui, ces contestations convergent pour alimenter un basculement vers ce qu’il est devenu tendance d’appeler la géoéconomie. Dans cet environnement, l’économie devient un instrument de puissance: sanctions, contrôle des investissements ou relocalisations industrielles servent des objectifs politiques et sécuritaires. L’interdépendance économique, autrefois perçue comme stabilisatrice, peut aussi être «instrumentalisée» comme moyen de pression.

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La montée en puissance de la Chine a joué un rôle déterminant dans cette évolution. Dans les années 1990, beaucoup pensaient que son intégration au commerce mondial l’amènerait progressivement à converger vers un modèle plus libéral. Or, la Chine a combiné ouverture commerciale et stratégie étatique, utilisant sa puissance économique pour renforcer sa position géopolitique. Cette trajectoire a alimenté le doute sur l’idée d’un ordre libéral auto-stabilisateur.

Un autre facteur du déclin de cette idée tient aux asymétries de l’interdépendance. Les relations économiques internationales ne sont jamais parfaitement équilibrées: certains pays dépendent davantage de leurs partenaires que l’inverse (lire aussi l’analyse de Jean-Marc Daniel). Lorsque cette vulnérabilité devient visible, qu’il s’agisse d’énergie, de technologies ou de matières premières, la tentation grandit de réduire la dépendance, même au prix d’un recul du libre-échange.

Dominance libérale

Cela ne signifie pas pour autant la disparition de l’ordre international libéral. Les institutions, les accords commerciaux et les règles juridiques continuent de structurer une grande partie des échanges internationaux. Et si le nombre de nouveaux accords de libre-échange introduits dans le monde a atteint son apogée au milieu des années 1990, cela ne veut pas dire que leur croissance en nombre cumulé a stagné par la suite, bien au contraire. Il n’y en a jamais eu autant en vigueur.

Cependant, ce cadre est désormais complété – ou contourné – par des politiques industrielles, des mesures de sécurité économique ou des stratégies de relocalisation. La Suisse illustre bien cette tension. Figurant traditionnellement parmi les défenseurs les plus constants du libre-échange, elle reste très attachée à l’ouverture économique. Mais même dans ce contexte, les pressions se multiplient: exigences environnementales dans les accords commerciaux, débats sur la politique industrielle – y compris à droite – ou préoccupations liées à la sécurité économique.

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Le monde n’abandonne donc pas le libéralisme, mais évolue vers un système hybride. L’ordre économique international ressemble de plus en plus à un «millefeuille» où les règles du libre-échange coexistent avec des politiques de puissance et des préoccupations sécuritaires. Dans ce contexte, la question centrale n’est pas de savoir si le libéralisme survivra, mais sous quelle forme il pourra s’y adapter.

A ce titre, la déclaration conjointe signée par la Suisse avec les Etats-Unis rompt totalement avec ce que défendent la Confédération et l’OMC. L’article 5 du texte, qui parle de «sécurité économique», restreint drastiquement la possibilité pour la République alpine de traiter avec des Etats tiers, c’est-à-dire en fait avec la Chine. Un tel signal tombe mal alors que Berne actualise son accord de libre-échange avec Pékin.

Cédric Dupont est professeur de relations internationales et sciences politiques à l’Institut de hautes études internationales et du développement (IHEID). Ce texte est une version résumée par Le Regard Libre de sa conférence donnée en février à la Journée libérale romande, à Lausanne.

Vous venez de lire un article en libre accès, tiré de notre dossier «Quelles alliances pour les libéraux?», publié dans notre édition papier (LE REGARD LIBRE N°125). Débats, analyses, actualités culturelles: abonnez-vous à notre média de réflexion pour nous soutenir et avoir accès à tous nos contenus.
Cédric Dupont
Cédric Dupont

Cédric Dupont est professeur de relations internationales et sciences politiques à l’Institut de hautes études internationales et du développement (IHEID).

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