Une heure avec Marc Bonnant

Le Regard Libre N° spécial « Langue française » – Loris S. Musumeci

Marc Bonnant n’est pas seulement un personnage très cultivé et admiré de toutes parts pour sa sublime éloquence, il est aussi un véritable Maître. Avocat depuis 1971, il défend des personnalités d’envergure au niveau international, telle Sa Majesté l’Impératrice Farah d’Iran. De Bâtonnier de l’Ordre des avocats de Genève à président du Concours d’art oratoire, ses mandats restent très nombreux. Ces derniers voyagent même dans le temps : l’homme de droit s’est amusé notamment à plaider pour Baudelaire dans le procès des Fleurs du mal. Il a par ailleurs reçu différentes récompenses grâce à sa passion du beau verbe : la nomination d’Officier dans l’Ordre de la Légion d’honneur, le Prix du rayonnement français et la consécration de Meilleur orateur francophone vivant. Marc Bonnant, amoureux de la vie et de la langue, nous offre un entretien profond et touchant.

Loris S. Musumeci : Le français a-t-il une culture qui lui est propre ?

Marc Bonnant : On a soutenu que l’Etat est une langue, et que l’Etat est sa langue. Avant d’en venir au français, on peut considérer que la langue est constitutive d’une communauté, et donc d’une nation. On peut dire d’une nation qu’elle étaie des frontières et une langue, donc une culture, et par là une tradition ainsi qu’une verticalité. Je parle de culture et de langue, parce qu’elles sont consubstantielles. On conçoit dans une langue, on pense dans une langue. Ainsi, les lecteurs que nous sommes devraient pouvoir, s’ils voulaient vraiment lire, lire dans la langue originale. La pensée est l’expression d’une culture, la langue en est l’instrument, mais en est aussi la créatrice.

De la même manière, le français a-t-il une politique qui lui est propre ?

La politique de la langue est de l’ordre de la protection, contre ses ennemis intérieurs et extérieurs. Les ennemis extérieurs, ce sont les autres langues dominantes : l’anglais, aujourd’hui. Il est très étonnant de penser que dans les entreprises, on parle anglais, que les arbitrages sont en anglais, que la langue de référence dans l’Union européenne est l’anglais. Certes, les langues étrangères peuvent enrichir notre langue. Les mots voyagent, ils sont nomades. Or il faut faire la différence entre les apports séminaux et les apports qui souillent. Typiquement, nous adoptons une multitude de mots anglais qui ne sont pas nécessaires : nous avons des équivalents, voire l’opportunité d’en créer.

Quels sont alors les ennemis intérieurs de la langue ?

Le premier consiste à cesser de l’aimer, à ne plus l’approcher dans un rapport enamouré. Le deuxième, c’est de la malmener dans l’expression écrite et orale. Leur démarcation est toujours atténuée. Or l’oral et l’écrit n’obéissent pas aux mêmes règles. L’instantanéité dans l’oral ; la durée dans l’écrit.

Un autre ennemi, c’est l’image. Celle-ci dont Roland Barthes disait qu’elle aurait le dernier mot. Nous vivons au temps des images, qui sont infiniment plus prégnantes, plus oppressantes que le verbe. L’image est égalitaire ; le verbe, lui, ne l’est pas. Les cinq sens permettent la perception de l’image. Le verbe suppose des connaissances, et pas simplement des sens. Ressort de la culture, il exige cette même culture pour être compris. Il faut avoir lu pour lire. S’aventurer dans l’Ulysse de Joyce demande d’avoir fréquenté Homère.

J’en viens à un autre ennemi intérieur de la langue, c’est qu’on ne lit plus. Il y a beaucoup d’analphabètes. Rendez-vous compte : il n’y aurait que dix pourcents de liseurs en France. La langue n’est donc pas pratiquée, parce qu’elle n’est pas lue ; cela, parce que nous n’apprenons pas à lire. C’est là aussi le phénomène de la mémoire oubliée : nos parents et grands-parents, quelles que fussent leurs origines, savaient des choses par cœur. Mon grand-père, qui n’avait pas étudié à l’université, avait en mémoire des centaines de vers. On ne lit plus pour la véritable distraction, au sens de Pascal, c’est-à-dire sortir de soi et approcher les mystères du monde.

Un dernier ennemi intérieur, c’est cette représentation qu’on se fait du naturel et de l’authenticité. La langue est aujourd’hui considérée comme un artifice. Elle ne serait pas sincère. Il conviendrait de la limiter aux quelques mots qui expriment les besoins primordiaux. Au fond, le langage a commencé par le cri. Et il finira probablement par le cri. En contraste avec cette chute actuelle, le français a bien vécu son âge d’or, à savoir le XVIIe siècle, bien qu’il y ait plusieurs âges de la langue dans ses différentes cultures. Faut-il être nostalgique de ces temps ? A mon sens, oui. Mais gardez à l’esprit que la nostalgie, c’est croire à l’éternel retour.

Peut-on parler de religion pour définir la francophonie, au sens où elle relie ceux qui en font usage ?

Tout à fait, on peut imaginer que dans cette acception étymologique du terme, la langue est une religion, parce qu’elle lie, elle relie, elle établit des liens. On peut aussi considérer qu’elle est une religion dans la mesure où elle fait l’objet d’un culte. On sacrifierait à cette religion profane par la sollicitude qu’on en aurait. Ce pourrait même être un idéal écologique que de prendre soin d’une langue, comme d’un organisme vivant qui naît, meurt, qui a ses maladies, ses rechutes, ses renaissances. N’oubliez pas que l’écologie est le soin du vivant. Et la langue vit, elle meurt aussi un jour. Hagège, grand linguiste, nous apprend que cinquante langues meurent par an. Il urge donc d’en prendre un grand soin, car la diversité des langues, c’est aussi la diversité des conceptions du monde. Et si la plus grande diversité de l’homme était sa langue ?

Selon vous, comment éviter la mort des langues, dont vous avez parlé ?

Une cause de la mort des langues, c’est la tentation édénique. En d’autres termes, la recherche d’une langue unique. Les hommes s’entendraient-ils mieux s’ils n’avaient qu’un seul idiôme ? En vérité, je pense qu’ils s’entendraient moins bien s’ils se comprenaient, parce qu’ils perdraient tant de leur richesse qu’ils cesseraient probablement de s’aimer. La langue ne serait qu’utilitaire et non ornementale. Ce serait alors la mort de la langue et pas simplement la mort des langues. C’est aussi une tentation idéaliste de considérer que les hommes s’affrontent du fait qu’ils ne se comprennent pas à cause du manque d’une langue commune. La langue est l’instrument divin de l’esprit critique. Elle apporte moins par ce qu’elle dit que par ce qu’elle fait naître. La parole ensemence.

Y a-t-il la nécessité d’un style particulier pour la langue française ?

La littérature classique se caractérisait par le respect des unités de temps, lieu et action. Le romantisme a ensuite voulu dynamiter toutes ces conventions, ce qui a appelé à une redéfinition de la littérature. Il convient aussi de se demander si l’oralité est une littérature. Personne ne doute que les oraisons funèbres de Bossuet soient littéraires. Toute œuvre de l’esprit avec une connotation esthétique est, dans un sens large, littérature. L’esthétique est mouvante. Le temps la forge, autant qu’elle-même le forge. Il faut alors connaître les styles, mais ne pas être servile. Le style est temporel et circonstanciel. Certains puisent perpétuellement les caractéristiques esthétiques des Anciens pour évoquer le beau. Et si l’on osait affirmer que le beau, c’est ce qui élève ? La plaidoirie a évidemment changé aussi depuis le XXe siècle. La manière de la plume et du corps était infiniment plus lyrique ; aujourd’hui, l’avocat est sobre, linéaire. Il est plus démonstratif qu’émotif. Admettons, de ce fait, que la langue évolue, sans se dégrader, et que le style, lui aussi, évolue. Ces propos n’enlèvent néanmoins en rien la nostalgie qui est la mienne : les choses changent, c’est évident, et cela ne me rend pas progressiste. Dieu, s’il existe, s’est peut-être arrêté quelques fois pour s’occuper des hommes ; le reste de son temps, il doit le consacrer à autre chose. Il s’est arrêté en Grèce au Ve siècle av. J.-C., en Italie au siècle d’Auguste ainsi qu’au « quattrocento » toscan, en France au XVIIe siècle et une partie du XVIIIe. Il a également dû faire quelques séjours fugaces ailleurs depuis, mais Dieu est en fuite sans laisser d’adresse.

Quelle est précisément la place de l’oralité dans la littérature ?

L’origine de la littérature est l’oralité. Nos civilisations ont été plus longuement des civilisations de l’oralité que de l’écrit, et plus longtemps de l’écrit que du livre. L’origine de l’épopée et de la poésie, c’est le chant ; celle du théâtre écrit, le théâtre joué. L’Iliade et L’Odyssée, ce n’est jamais que la transcription de ce que depuis des siècles les hommes se racontaient. Puis, l’écrit retrouve l’oralité. Quand vous lisez, vous entendez les mots, même ceux de votre pensée. La pensée est à vrai dire un exercice oral silencieux. La distinction entre l’oral et l’écrit tient à une différence des buts : l’oral vise l’immédiat, l’écrit tire à distance. Il y a effectivement des orateurs qui écrivent avant de proclamer ; d’autres, comme moi, à l’écoute de leur parole intérieure, donnent un son à ce qui est déjà formulé en soi. L’improvisation est la forme la plus pure de la parole. Il convient même de se demander si la parole n’est pas plus puissante que l’écrit, car elle a cet avantage d’être accompagnée de la voix, du regard et des réactions de l’interlocuteur. En tout cas, je ne voudrais pas que l’on retînt que la parole est la simplicité de l’écrit.

La maîtrise du verbe distingué et raffiné est-elle essentielle dans le domaine juridique ?

Le rôle de la parole, dans le domaine juridique, s’amoindrit largement. Les procédures sont de plus en plus écrites. L’avocat a toujours son rôle, mais c’est de moins en moins le rôle de celui qui plaide. Les juges, eux, sont toujours davantage impatients. Ils vont jusqu’à dire à un avocat – pas à moi ! – le temps de plaidoirie qu’il a à disposition ; ce qui est une offense absolue commise envers la parole et l’esprit. Floriot, à qui l’on demanda : « Maître, combien de temps plaiderez-vous ? », avait répondu : « Cela dépend de vous, juge, trois minutes ou trois heures selon votre regard. » Dans nos palais de justice, on plaide de moins en moins, et ce que l’on appelait l’éloquence judiciaire est très au déclin.

Le discours doit-il s’adapter à celui qui l’écoute ?

Sans doute, mais il devrait le faire en hissant celui qui écoute, plutôt qu’en se mutilant pour être accessible. Il faut être accessible. Et si l’on tâchait de l’être par le haut ? La culture et langue sont des exigences, ce ne sont pas des facilités.

La langue française se prête-t-elle davantage au service de la justice ou à l’exercice de la rhétorique ?

La réponse à votre question se trouve dans une histoire inspirée de la Genèse : Dieu a ordonné en allemand, le serpent a séduit Eve en italien, et la défense du péché originel se fait en français. On dit aussi souvent qu’on aime en italien, on prie en espagnol, on commande en allemand et on raisonne en français. Vous trouvez cela chez Rivarol qui a consacré un ouvrage au génie de la langue française, en attribuant à différentes langues des fonctions particulières.

Est-ce seulement la plaidoirie que vous attribuez au français ?

Non, notre langue se prête aussi à la démonstration par sa clarté et à la séduction par sa musicalité.

Si l’on personnifiait la langue française en une belle et noble femme, quel type de relation entretiendriez-vous avec elle ?

D’abord, quelle femme pourrait incarner l’éloquence ? Celle-ci devrait être belle, selon des harmonies classiques ; mais encore délicate – donc pas une Valkyrie. Aussi, son regard devrait dire le monde et donner l’illusion de l’aimer. Cela suffit.

Quelle est la femme qui répondrait à ces caractéristiques ?

Celle que vous aimez.

(Silence profond)

L’amour est éloquence.

L’éloquence est-elle féminine ?

Toutes les personnifications mythologiques ou littéraires de l’éloquence que je connaisse sont bien féminines.

Quelle est l’histoire de votre rapport au français, qui n’est, par ailleurs, pas même votre langue maternelle ?

Ma langue maternelle est l’italien, parce que ma mère venait du Tessin. A ma naissance, mon père travaillait à Milan – mes parents étant diplomates. La première langue que l’on me parla fut donc l’italien, puis j’ai appris le suisse-allemand, quand nous vivions à Berne, ensuite le portugais, et après l’anglais à Hong Kong. A 16 ans, arrivé à Genève, je ne connaissais que très mal le français. Si j’ai alors ce rapport si étroit et charnel avec la langue, c’est parce que je l’ai découverte au moment où je ressentais un urgent besoin d’appartenance. Toute mon enfance durant, par les mandats de ma famille, j’avais été nomade. Je changeais toujours d’école et d’amis. Soudain, à l’adolescence, il me fallut trouver une identité, mon identité. La plupart de mes contemporains rêvaient le voyage, moi la stabilité ; et pour ce faire, mon enracinement premier et majeur se fonda dans la langue de Molière. Enfin, j’appartenais à une langue. Par là aussi à une littérature, car je soutiens que la lecture est la mécanique vivante de l’éloquence. Pline l’Ancien disait en effet : « Cum libris loquor » – je parle parce que je lis.

D’où venez-vous, en fait, eu égard au désir d’enracinement qui fut le vôtre à l’adolescence ?

Je viens de la langue française. Voilà mon identité. Le français et moi, c’est une histoire d’étreinte.

Comment voyez-vous votre avenir avec cette langue que vous étreignez et qui vous étreint toujours ?

L’étreinte se relâchera bientôt, comme il sied à mon âge. Elle ne sera plus qu’une caresse pour ne rester ensuite qu’un souvenir, comme les histoires d’amour. Les jours ne sont pour moi pas comptés, certes, mais ils comptent. Ma vie a été belle, parce qu’elle n’a été qu’une vie : l’étincelle de l’éphémère. Ce doit être trop long, l’éternité, surtout vers la fin ! La vie devient intense, lorsqu’on se rend compte, tantôt avec douleur tantôt avec gaieté, que l’on est mortel. « Il n’y a pas d’amour de vivre, sans désespoir de vivre », Camus le disait. Au fond, la vie est une passion car le propre de cette dernière, c’est l’intensité fatale ; la vie est aussi une fusée dans la nuit. Oui, ma vie n’est belle que parce qu’elle s’éteint.

Ecrire à l’auteur : loris.musumeci@leregardlibre.com

Crédit photo : © Lavaux Classic

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