Lectures du Goncourt 2017 (épisode 1/2)

Le Regard Libre N° 33 – Loris S. Musumeci

Le 5 septembre dernier, les membres de la prestigieuse académie du Goncourt avaient sélectionné quinze romans parus dans l’année. De ces quinze, huit ont été retenus le 11 octobre. La troisième sélection du 30 octobre a réduit encore le nombre des romans en lice et ce n’est que le 6 novembre que le grand vainqueur sera proclamé. Voici avis et aperçu de cinq romans de la première sélection, tous aussi riches que différents.

Nos vies, Marie-Hélène Lafon

« Ce livre ne raconte pas une histoire. Il noue, dénoue et tisse des histoires », annonce l’écrivain en présentant son roman. Tout commence par le portrait de Gordana, une jeune femme de l’Est qui travaille « en caisse quatre, au Franprix du numéro 93 de la rue du Rendez-Vous dans le douzième arrondissement de Paris. » La narratrice veut la connaître. Pour ce faire, elle imagine sa vie.

Se joint à cette quête une autre vie, celle d’un homme, Horacio, qui se rend chaque vendredi matin au Franprix. Apparemment séduit par la caissière, il désire la rencontrer. Par l’usage du conditionnel, la narratrice elle-même se mêle au récit de Nos vies : « Je pourrais être la mère d’Horacio Fortunato. De Gordana plus encore, mais je ne me vois pas en mère de Gordana dans les faubourgs de Cracovie, Sofia, Bratislava ou Brno ; je ne me vois pas embarrassée de cette enfant empêchée, très tôt barricadée, néanmoins rose et blonde, qu’a dû être Gordana. »

Racontant les regrets, les échecs et les solitudes communs à tous les protagonistes, Nos vies dit surtout les vies qui passent. « Elles avaient souvent quitté la région, avaient des métiers, des maris, des enfants ; ici un divorce, là une maladie, rien de rare. Nos vies ont coulé, les leurs et la mienne. »

Le vocabulaire utilisé par Marie-Hélène Lafon est assurément riche, sa langue sensuelle et incarnée. Malgré tout, un sentiment de vacuité s’installe à la lecture, à cause du versant autobiographique qui prend le dessus sur l’histoire fantasmée de Gordana, dont la passionnante banalité aurait mérité davantage de place. Le roman promet beaucoup dans ses premières pages. Malheureusement, l’avancement coule peu à peu dans la déception.

Summer, Monica Sabolo

Summer est une fille sublime de dix-neuf ans. Alors que l’heure est à un joyeux pique-nique avec ses copines au bord du lac Léman, elle disparaît brutalement. Benjamin, son frère de quinze ans, était aussi présent ce jour-là. Plus de vingt-quatre ans après, il ne s’est toujours pas remis de cette absence sans traces ni réponses. La psychanalyse et les femmes ne paraissent qu’un vain remède au drame. Benjamin doit néanmoins se libérer du souvenir obsessionnel de sa sœur. Penser à elle, sans savoir si elle morte ou vivante, finit même par l’empêcher de se rendre au travail. Il reprend alors l’enquête, au plus profond de son histoire.

L’intrigue de Monica Sabolo est simple, et ce n’est pas un défaut. Elle ne déçoit pas son lecteur. L’écriture, que beaucoup jugent poétique, tend par moments à la lourdeur. Si les phrases aux allures philosophiques et naïves engendrent lassitude plutôt qu’envoûtement, les descriptions fraîches et colorées de Summer et ses amies explosent des caractères imprimés pour susciter le désir.

La Disparition de Joseph Mengele, Olivier Guez

Le docteur Joseph Mengele fut à l’apogée de sa carrière en plein Holocauste. Grand médecin des chambres à gaz d’Auschwitz, il envoya à la mort sans compter et expérimenta autant d’absurdités que de cruautés sur des innocents. Le Reich est tombé, et dès lors, Joseph Mengele dut fuir. 1949, arrivée en Argentine – qui fut d’ailleurs le refuge de nombreux nazis. Vie instable ; incessante errance jusqu’à sa mort en 1979. Tantôt s’inspirant de faits réels, tantôt imaginant, Olivier Guez plonge le lecteur dans l’histoire repoussante et piteuse du tortionnaire.

Intéressante, l’approche de Joseph Mengele sous l’angle du roman l’est certainement. Le style limite cependant l’ouvrage presque à une consultation encyclopédique. Pourtant, l’ouvrage avance le prétexte de se plonger dans l’histoire ; celle du monde après la guerre, de l’Allemagne, de l’Argentine, d’Israël, des services secrets et j’en passe. La Disparition de Joseph Mengele gagnerait le prix de l’instruction au Goncourt, s’il en existait un. En outre, le rapport entre le lecteur et Joseph Mengele est prêt à réserver des surprises.

Nos richesses, Kaouther Adimi

Le roman est dédié « A ceux de la rue Hamani ». Cette rue d’Alger connaît deux histoires : celle d’Edmond Charlot et celle de Ryad. Deux hommes reliés par une librairie, qui a réellement existé et qui existe toujours : « Les Vraies Richesses », au 2 bis de la rue Hamani. Edmond, jeune amoureux de la littérature, fonde ce lieu en 1935, « une librairie qui vendrait du neuf et de l’ancien, ferait du prêt d’ouvrages et qui ne serait pas juste un commerce mais un lieu de rencontres et de lecture. Un lieu d’amitié en quelque sorte avec, en plus, une notion méditerranéenne : faire venir des écrivains et des lecteurs de tous les pays de la Méditerranée sans distinction de langue ou de religion, des gens d’ici, de cette terre, de cette mer, s’opposer surtout aux algérianistes. Aller au-delà ! »

Le second reçoit la mission, en guise de stage, de vider le local en 2017 pour en faire magasin de beignets. Sous forme de journal, entrecoupé d’un récit actuel, Nos richesses raconte le dévouement d’Edmond Charlot – premier éditeur de Camus – éditant la grande littérature de son temps. Epoque oblige, l’attention se tourne aussi vers la guerre et la révolte indépendantiste algérienne d’après-guerre.

Sans concessions idéologiques, Kaouther Adimi pose un vrai regard sur la politique et son lien à la culture, sur les passions et ambitions des hommes. Le style est à la hauteur de l’hommage : fécond en images, en parfums et en ambiances d’Algérie. Quant au message, il coule comme une huile onctueuse : livres et lieux d’amitié sont « nos richesses ». La jeune écrivain y participe sans aucun doute.

Tiens ferme ta couronne, Yannick Haenel

« A cette époque, j’étais fou. » Le narrateur est bel et bien fou, mais d’une folie innocente en recherche d’absolu. Il rédige un volumineux scénario sur l’écrivain américain Herman Melville. The Great Melville. Déclinant son amour pour le romancier au cinéma, il rêve que le réalisateur du film soit le déchu et pourtant mythique Michael Cimino. Un producteur, Pointel, obtient son numéro de téléphone. Inespéré. Alors que le projet semble pouvoir se concrétiser, une rafale de mésaventures aussi drôles que burlesques lui tombent dessus.

Tiens ferme ta couronne est le roman le plus abouti des cinq. L’ouvrage se révèle complet au fil de la lecture car aucun élément n’est laissé au hasard. Il pleut en effet de nombreuses références littéraires et surtout cinématographiques ; sans arrogance, Yannick leur fraie une place bien précise dans l’histoire délirante mais intelligente du narrateur.

A plusieurs reprises, le lecteur a soit l’impression d’assister à un spectacle de suffisance pour enfin apprécier le style généreux, soit de se perdre pour se retrouver quelques pages après. Le rire tient également sa place. L’absurdité de l’existence volante et enivrée du narrateur en est la cause. Toutefois, le tragique n’est pas esquivé, grâce aux questions profondes qui sont posées sur le sens d’une vie. Et aux allusions spirituelles. Bien que tirées d’Apocalypse Now – visionné en boucle par le anti-héros – ou d’autres films, œuvres d’art, voire biographies d’auteurs, elles puisent leur source dans le texte sacré le plus mystique : l’Apocalypse. Le titre lui-même en est tiré.

Ecrire à l’auteur : loris.musumeci@leregardlibre.com

Photo de couverture : Kaouther Adimi (© Le Figaro)

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