Matthias Sindelar, le Mozart du football

Le Regard Libre N° 34 – Nicolas Jutzet

Les grands héros se trouvent parfois sur un simple rectangle vert. Sindelar, précis face au but et courageux ailleurs, en fait assurément partie. Son histoire est celle d’un homme qui aura su lutter contre l’évidence, en assumant l’importance de son statut.

Le football, sport le plus pratiqué au monde. Sport du peuple par excellence. Praticable partout, tout le temps. Le football regorge d’histoires et d’anecdotes laissant supposer que, contrairement à la plupart des huées condescendantes que lui réserve une partie de la population, qui croit s’élever en critiquant sans comprendre, il est question de bien plus que des vingt-deux pantins qui courent après un ballon. Nous nous trouvons face à un véritable fait social.

Certains, comme Georges Haldas, passeur d’émotions à la plume soyeuse, écrivent sa légende. Albert Camus dira de son côté : « Ce que je sais de la morale, c’est au football que je le dois ». Vouloir opposer l’élite et le ballon rond n’est donc point pertinent. Prenons pour preuve les tribunes officielles lors des grands événements, garnies par les huiles politiques, économiques et culturelles. Mais avant d’en arriver au sport business quelque peu aseptisé que nous connaissons, le football a eu le temps de se créer sa légende. Focus sur un acteur de ce grand conte.

Mozart lève le poing

Matthias Sindelar est le plus grand joueur autrichien de l’histoire. A son talent footballistique incontestable s’ajoute une dimension politique. Né au début du XXe siècle, il est au sommet de sa forme dans les années trente, soit durant la période qui précède l’annexion de l’Autriche. Il mène la Wunderteam. L’Anschluss va faire de lui un véritable personnage de film. En mars 1938, pour marquer le coup, Hitler souhaite organiser un match de « réconciliation », qui verra une dernière fois la Wunderteam affronter la Mannschaft avant de devenir une seule et même équipe. Unie.

Comme d’autres avant lui, le dictateur sait l’importance du football dans l’idéal national. A l’image d’un Benito Mussolini, qui s’est battu bec et ongle, transgressant même les règles du fairplay, pour voir son équipe triompher lors de la Coupe du Monde en 1934. Seulement, un homme a décidé de venir gâcher la fête. Et cet homme, c’est Sindelar.

Lui et ses compagnons de route infligent une défaite humiliante à la Mannschaft, supportée par Adolf Hitler et ses hommes depuis la tribune. L’affront est insupportable. Non content de venir narguer le nouveau gouvernement lors de ce match de gala, Sindelar refusera ensuite d’intégrer la nouvelle équipe à la croix gammée, prétextant une blessure et son âge avancé. Il est alors traqué par le régime. Il convient de trouver le récalcitrant ; il a du sang juif.

Le final de l’artiste

Sindelar finit meurt dans des circonstances étranges, avec sa femme Camilla Castagnola, dans son sommeil, à domicile. La thèse officielle parlera d’une asphyxie au monoxyde de carbone. Nul n’est en mesure d’affirmer si cette mort est accidentelle ou d’origine criminelle, et donc politique. Cette mort arrangeait beaucoup de monde. Le mystère Sindelar se transformera rapidement en mythe. Quinze mille personnes se rendent à son enterrement. Un footballeur meurt ; un héros est né.

Ecrire à l’auteur : nicolas.jutzet@leregardlibre.com

Pour aller plus loin, nous vous proposons deux ouvrages clefs sur le sujet :

– Eugène Saccomano, Le mystère Sindelar. Le footballeur qui défia Hitler, Paris-Max Chalei, 2016

– Georges Haldas, La Légende du Football, L’Âge d’Homme, 1981

Crédit photo : © Justesoccer.com

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