« Normandie Nue »

Les mercredis du cinéma – Alexandre Wälti

Curieusement, à la sortie du cinéma Studio de Neuchâtel, sous la pluie presque normande, piquante et froide, les mots du poète belge Emile Verhaeren clapotaient dans la tête comme un rayon de soleil poétique réchauffant la gouille triste de l’arrêt de bus :

« Je marche avec l’orgueil d’aimer l’air et la terre »

Essentiel, simple et direct comme les thèmes qu’aborde Philippe Le Guay dans Normandie Nue. Ce vers du poème Un matin colle parfaitement au propos du film. Il fait assurément écho à l’amour qu’ont les habitants du village de Mêle-sur-Sarthe pour leurs contrées. Celui que le réalisateur – aussi de l’excellente comédie Les femmes du 6ème étage – a filmé entourant de son baume François Cluzet, interprétant le maire du village. Parce que oui ! certains agriculteurs qui apparaissent à l’écran, à l’image de la famille Roguet, ne sont point acteurs et exercent quotidiennement, avec fierté, le plus vieux métier du monde. Oui, il y en a un deuxième. Cette présence de vrais paysans au milieu des acteurs est inédite.

L’authenticité saisie à vif

Le rendu des frictions entre paysans et la solidarité entre voisins n’auraient peut-être pas eu le même impact s’il n’y avait eu que des professionnels derrière et devant la caméra. Le film aurait perdu ces regards précieux qui trahissent, malgré eux et leur amour pur pour la terre, le poids d’une réalité paysanne parfois désespérante entre pesticides et suicides. Disons que ces deux mots sont sans doute très proches en réalité. Ajoutons que le réalisateur passe ses vacances depuis l’enfance à trois kilomètres du village qu’il a choisi pour le tournage. Cette proximité et la connaissance du terrain se ressentent dans sa manière de filmer, physiquement proche de l’homme et de la terre. Un huis-clos en plein air.

Il entrecroise et provoque les multiples rencontres entre ses nombreux personnages, peut-être en voulant trop faire ; tout devient une succession de portraits parfois bâclés trop vite plutôt que deux ou trois personnalités qui créeraient une empathie plus profonde au cœur du spectateur. Et si le film avait été plus long ? Philippe Le Guay a opté pour un format plutôt court. Pour les besoins de la production, il n’a pas lésiné son temps et a notamment enquêté durant quatre ans pour saisir le plus justement possible la situation des paysans normands.

Son long-métrage gagne assurément en authenticité grâce à cette démarche et n’en perd cependant rien en universalité. Il a ainsi passé de longues heures auprès des travailleurs de la terre pour mieux comprendre ce qui en poussent certains à se suicider. A se suicider. L’écrire deux fois de suite sur une même ligne semble à peine suffisant pour souligner la gravité et la profondeur de cette douleur paysanne, même en Suisse. N’oubliez jamais qu’ils nous nourrissent tandis que certains de nos choix de consommation les tuent à petit feu.

Le combat d’un maire pour une vraie cause

Quelle intrigue fait le film ? Un maire qui se bat pour ses habitants et donne, avec l’arrivée d’un photographe de renommée internationale et spécialisé dans des nus monumentaux, plus de forces aux revendications de ses électeurs et, symboliquement, de tous les agriculteurs. Il les désinhibe avec décence. De cette rencontre resurgit tout un pan de passé des personnages qui chamboule la vie tranquille du village. C’est aussi un choc entre les mentalités rurales et urbaines. Un choc qui se matérialise par la jeune adolescente Chloé, qui raconte l’histoire, et sa famille citadine. C’est encore l’usine laitière plutôt que la laiterie villageoise et le supermarché au lieu du marché.

L’intelligence du projet ? Traiter le sujet du désespoir paysan avec une légèreté désopilante par instants, humaine toujours, burlesque parfois, pudique surtout ; pensons par exemple aux savoureuses situations où le maire Balbuzard tente de convaincre les habitants plutôt réfractaires, notamment par un montage cocasse qui remonte aux origines humaines, de poser nus sur le controversé Champ Chollet. Tout le talent de l’acteur français qui passe d’une attitude conquérante, militante, à la colère entêtée tout en faisant souvent sourire ceux qui l’écoutent. Un personnage tendre, comme ceux du merveilleux Jean Becker, et franc comme ceux de l’engagé Ken Loach.

Au final, l’intrigue est simple et correspond parfaitement au format de la comédie. De thématiques graves, Philippe Le Guay arrive à faire de vrais sujets de discussion et donne ainsi une voix tant importante au monde paysan. Bien que l’on devine assez facilement le dénouement des conflits du scénario, Normandie Nue a le mérite de faire rire avec tendresse le spectateur pour l’amener à une réflexion plus personnelle. C’est peut-être là le plus satisfaisant. Un film qui donne envie d’aimer l’air et la terre, d’en prendre fièrement soin avec humour et, pour terminer par un autre vers du même poème de Verhaeren, de « Boire l’espace entier pour en gonfler ma force. »

Ecrire à l’auteur : alexandrewaelti@gmail.com

Crédit photo : © allocine.fr

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