Renouveau de la littérature romande

Le Regard Libre N° 35 – Alexandre Wälti

Nous avons débuté notre plongée dans la littérature romande par un entretien avec Xochitl Borel. Nous présentons à présent quatre auteurs romands qu’il faut avoir lus et ceux qui feront sans doute l’actualité littéraire de demain. Accueillez cet article comme un texte de recommandations de lectures ou comme une invitation à l’éveil de la curiosité de chacun.

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La création du collectif Ajar en 2012, la réédition de l’ouvrage Histoire de la littérature en Suisse romande en 2015 et la publication du premier numéro de La Cinquième Saison en 2017 démontrent un intérêt renouvelé pour la littérature romande. La revue littéraire susmentionnée s’installe sans doute dans la lignée d’Écriture, des Cahiers vaudois, de la Gazette littéraire, de l’aventure de la Guilde du livre et autres vestiges précieux d’une histoire des lettres romandes.

Qu’est-ce que la littérature romande ? Qu’est-ce qui la rend particulière ? Voilà deux vastes questions auxquelles chaque lecteur répondra en fonction de ses lectures personnelles. Même s’il existe une réponse qui supplante toutes les autres : celle de la curiosité de lire les auteurs romands et ainsi de soutenir ceux qui les éditent. Sans nullement négliger les autres ouvrages publiés dans la Francophonie. En osant même les mettre tous en dialogue si l’occasion se présente.

Ce choix des lecteurs favorisera assurément un débat public plus riche et une place plus importante à l’expression littéraire qui reste, malgré tout, un outil critique redoutable et une nécessité de plus en plus urgente de nos jours. Et puis, quelque part, il y a l’espoir – naïf peut-être – de voir des lycéens rencontrer annuellement des auteurs romands. Ce serait possible si ces derniers étaient plus souvent au programme des cours, en tant que lectures obligatoires. Cela vaut aussi pour l’enseignement universitaire.

Une littérature francophone

Notre éducation biaise en effet notre connaissance de la littérature puisque nous étudions et lisons essentiellement des auteurs de France. Ce qui n’est pas un problème en soi puisque la littérature française est d’une richesse incroyable. En effet, notre voisin gaulois prend de la place dans les manuels scolaires et sur les étals des librairies. Même si la langue d’un Molière, l’ironie d’un Voltaire, la poésie d’un Baudelaire et la tendresse d’un Romain Gary sont évidemment intéressants. Ces écrivains partagent surtout un moyen d’expression commun : la langue française.

Cela, au même titre que Tierno Monénembo, récemment récompensé par le Grand Prix de la francophonie de l’Académie française, Leïla Slimani, Rachid Boudjedra, Véronique Tadjo, Amadou Kourouma et Charles Ferdinand Ramuz. Tous ces auteurs interrogent les pays de la francophonie par leur écriture et le regard qu’ils portent sur le monde. Et si alors nous nous intéresserions plus aux Saint-Hélier, Chappaz, Bille, Cingria, Grobéty, Chessex, Velan, Benoziglio, Kristof, Jaccottet, Landry et autres auteurs romands importants ?

Ramuz, Cingria, Bille et Chappaz

Si certains des noms précités ne vous évoquent rien, alors vous êtes au bon endroit. Il ne s’agit pas de proposer une critique détaillée de chaque auteur, pour l’instant. Mais plutôt d’essayer de susciter de la curiosité auprès du lecteur pour qu’il aille constater par lui-même, dans la librairie ou la bibliothèque la plus proche, toute la richesse littéraire de Suisse romande.

Arrêtons-nous sur quatre écrivains qui nous semblent particulièrement intéressants. Commençons par Ramuz, puisqu’il est évidemment le plus imposant. Si vous n’avez pas lu Passage du poète, alors il n’est pas trop tard pour découvrir ce petit roman touchant et empli d’humanité.

L’histoire se déroule dans un village de vignerons, les tensions enveniment les relations entre les différents habitants, jusqu’à l’arrivée d’un vannier qui changera toute la donne. Le style ramuzien, précis et poétique, éclate au service des personnages, et leurs émotions sont merveilleusement dépeintes dans les paysages.

Passons ensuite à Cingria et ses Pendeloques alpestres. Un auteur qui se spécialise dans l’art des textes courts et fulgurants tout en tenant en haleine le lecteur et en ne lui racontant rien d’exceptionnel. La divagation est la clef d’un style unique, qui s’apparente parfois à l’art d’un conteur dont les mots emportent totalement et laissent libre cours à l’imagination. Lire Cingria, c’est l’assurance d’un voyage parfois farfelu et toujours surprenant où la rencontre avec l’autre est primordiale et moteur de la narration.

Corinna Bille fait également partie des grandes plumes de nos contrées. Elle maîtrise à la perfection l’exercice délicat des nouvelles, dans lesquelles il faut saisir en peu de mots l’essentiel et, théoriquement, raconter l’histoire entière d’un personnage. Son ouvrage Douleurs paysannes en est un exemple parfait. Elle y dresse des portraits de paysans d’un autre temps qui sont d’une acuité saissisante. Ils font aussi réfléchir à notre époque marquée par le suicide d’agriculteurs en manque de reconnaissance. Bille y évoque, de manière fictive, les difficultés paysannes n’ayant apparemment pas beaucoup changé depuis l’écriture de l’ouvrage.

Son époux, Maurice Chappaz, possède, quant à lui, un style à la frontière de la poésie et du roman. Il le met généralement au service d’un récit poétique singulier ou d’un engagement artistique assumé. Logique romanesque et évocation poétique cohabitent dans l’écriture et se mélangent parfois allégoriquement. Dans Portrait des Valaisans, Chappaz porte même un étonnant regard anthropologique et fait la photographie sensible d’une région et de ses habitants. Un homme qui a aussi lutté et qui, dans le recueil de poésie Les maquereaux des hautes cimes, s’est engagé corps et âme contre l’irruption du tourisme de masse en Valais.

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Littérature romande : un renouveau critique ?

Ces quatre écrivains ne sont aucunement représentatifs du panorama littéraire romand dans son ensemble. C’est évident. Néanmoins, ils en font partie à titre de monuments culturels et apparaissent même comme quatre belles manières de comprendre l’évolution et une certaine filiation de la littérature romande. Ils se présentent comme des précurseurs pour les Aude Seigne, Léonard Crot, Xochitl Borel, Jérôme Meizoz ou Blaise Hofmann d’aujourd’hui.

L’Épître, le journal fribourgeois de la petite littérature très brève, indique le même intérêt grandissant pour la cause des auteurs romands. Ce renouveau doit donc donner lieu à une critique littéraire de qualité que La Cinquième Saison ou la revue Viceversa littérature assureront sans doute de manière pérenne. L’engouement pour la littérature romande est certain et la continuité dans sa diffusion mérite d’être entretenue. La prochaine étape serait-elle une littérature qui retrouve une place légitime dans les débats sociaux et politiques de notre temps ?

Ecrire à l’auteur : alexandrewaelti@gmail.com

Crédit photo : © casimages.com

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