Affaire Skripal : l’enquête et les enjeux diplomatiques

Les lundis de l’actualité – Hélène Lavoyer

Sergei Skripal et sa fille Yulia – respectivement 66 et 33 ans – ont été empoisonnés le 4 mars dernier à Salisbury, en Angleterre. La Première ministre du pays, Theresa May, pointe du doigt la Russie. Alors que les gouvernements américain et français soutiennent cette hypothèse, de nombreux points restent obscurs.

Durant les années 1990, Sergeï Skripal opère comme agent double pour le Royaume-Uni alors même qu’il est encore colonel de la direction générale des renseignements (GRU) russes. Durant cette période, l’homme est soupçonné d’avoir délivré des informations – notamment concernant les lieux et heures de rencontres d’agents russes – à l’Angleterre.

En décembre 2004, le Service fédéral de sécurité de la fédération de Russie l’arrête et le condamne à treize années de prison en 2006. En 2010, il se voit gracié par Dimitri Medvedev – alors président de Russie – et s’établit à Salisbury, en Angleterre.

Branlebas de combat

Dimanche 4 mars : Sergeï et sa fille sont retrouvés inconscients sur un banc par des passants, et emmenés à l’hôpital de Salisbury. Deux jours plus tard, Boris Johnson, l’actuel secrétaire d’Etat des Affaires étrangères et du Commonwealth du Royaume-Uni, annonce qu’il est trop tôt pour désigner un coupable, mais ajoute que « la Russie est une force « malfaisante et perturbatrice » dans le monde » et que « le Royaume-Uni va prendre les devants dans la lutte contre ses activités ».

Dès le 9 mars, des troupes de décontamination et des professionnels de la lutte contre les produits chimiques s’unissent à la police afin de faire avancer l’enquête, et peu après, les personnes ayant fréquenté les mêmes lieux que Sergeï et Yulia – un bar et un restaurant – les 4 et 5 mars sont invités à laver leurs habits par mesure de précaution.

Soutien extérieur

Theresa May prononce un premier discours à la Chambre des communes le 11 mars, et annonce que l’agent neurotoxique utilisé afin d’empoisonner les deux victimes, le Notvichok, a été développé (peut-on trouver un meilleur verbe ? Je ne comprends pas comment on peut développer une personne en fait, Novitchok est le poison utilisé ! ) par l’Union Soviétique durant la guerre froide. Elle ajoute que l’attaque venait « probablement de Russie ».

L’affaire d’Etat devient internationale, et les présidents Macron et Trump ne tardent pas eux aussi à accuser la Russie. « Tout porte à croire que la responsabilité est en effet attribuable à la Russie, et en cela le travail mené par les services britanniques partagé avec les services français le confirme. […] La France condamne donc avec la plus grande fermeté cette attaque inacceptable sur le sol d’un pays allié et je veux dire ici toute ma solidarité à l’égard de Theresa May », déclare Emmanuel Macron lors de sa visite en Indre-et-Loire le 15 mars.

Méli-mélo d’incohérences

Malgré l’apparente responsabilité russe, de nombreuses voix s’élèvent, notamment dans le milieu journalistique, allant à l’encontre de cette culpabilité déjà presque attestée. Tout d’abord, les événements précèdent de peu la réélection du président Poutine, qui a eu lieu le 18 mars. Un tel acte de la part du gouvernement russe aurait été contre-productif et manifestement dangereux pour la réputation de Vladimir Poutine. Mais d’autres éléments s’ajoutent à cela.

Que la Russie veuille Sergeï mort, à titre de vengeance, est une chose. Mais pourquoi ne l’aurait-on alors pas fait tuer lorsqu’il était détenu en prison sur le sol russe ? Pour certains, il s’agirait d’une mise en garde envers les autres espions qui seraient tentés de collaborer avec des gouvernements étrangers, et celle-ci leur montrerait que leur vie et celle des membres de leur famille ne seraient jamais à l’abri. Cependant, rien ne le prouve.

Selon certains analystes, il s’agit de rester prudent, compte tenu du fait que ce tragique événement pourrait représenter un moyen, pour l’Angleterre, de ressouder ses liens avec l’Europe, notamment l’Allemagne et la France. La solidarité des pays membres de l’Union européenne peut vouloir dire deux choses : qu’il est à leur avantage d’isoler la Russie, ou que les preuves qu’ils possèdent concernant sa culpabilité constituent une base assez solide pour qu’elle soit considérée comme telle.

Trop tôt pour une affirmation

Force est de constater que les propos de Vassili Nebenzia, ambassadeur russe à l’ONU – à savoir que « la présomption d’innocence est en passe d’être substituée par la présomption de culpabilité » – ne constituent pas un non-sens.

La rapidité des accusations reste étonnante, tout autant que les mesures prises par le gouvernement anglais. En effet, vingt-trois diplomates russes se sont déjà vus expulsés du pays, et l’Angleterre a fait savoir que la famille royale ou celle du gouvernement ne se rendront pas en Russie à l’occasion de la Coupe du monde de football (juin-juillet 2018).

Les hypothèses actuelles à propos du coupable sont encore nombreuses ; est-ce une opération volontaire du gouvernement de Poutine ? Une faille dans leur système, qui aurait laissé à une tierce personne le soin d’organiser cet empoisonnement ? Ou peut-être une brèche d’un laboratoire anglais ?

Lorsque de tels enjeux diplomatiques se présentent, il est nécessaire que le public soit informé de toutes les possibilités. Que Vladimir Poutine, et le gouvernement russe en général, aient orchestré des affaires peu estimables, point de doute. Mais n’en est-il pas de même pour n’importe quel gouvernement ?

Ecrire à l’auteur : lavoyer.helene@gmail.com

Crédit photo : © Europe1.fr

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