« Le Collier rouge », l’erreur d’adaptation

Les mercredis du cinéma – Alexandre Wälti

Jean Becker, c’est l’art de filmer le tête-à-tête. C’est l’amitié entre un analphabète quasiment orphelin et une passionnée de littérature dans le tendre La Tête en friche, c’est le plaisir de faire renaître à l’écran la complicité entre deux amis d’enfance dans Dialogue avec mon jardinier, mais c’est aussi un homme seul qui se met à dos toute sa famille en un week-end dans Deux jours à tuer.

Jean Becker, c’est tout ça et bien plus encore, puiqu’il a notamment filmé Jean-Paul Belmondo, Jean Seberg, Jacques Villeret, Emmanuelle Béart, Gérard Depardieu, Vanessa Paradis, Daniel Auteuil, Josiane Balasko et Albert Dupontel comme aucun autre réalisateur. Pourquoi ? Parce qu’il filme son cinéma. Parce qu’il prend le risque de la simplicité et d’une certaine rigidité dans la localisation de ses films : il en situe la majorité dans un lieu et ses alentours proches. Jouant du huis-clos et s’en écartant au gré des besoins de la trame. Un regard fait d’humanité et de poésie. Des scénarios qui nécessitent – sûrement – une entente parfaite entre les acteurs tant ils sont nus, sans artifices cinématographiques.

Littérature n’est pas cinéma

Un cinéma simple est, paradoxalement, très difficile à réaliser, puisqu’il ne doit jamais tomber ni dans la pâle copie du quotidien ni dans la mauvaise reproduction du passé. Un cinéma à découvrir absolument ; mais en évitant d’y entrer par Le Collier rouge. Certes, la tension beckerienne – j’ose le néologisme – existe bel et bien durant les face-à-face du commandant-juge Lantier (François Cluzet) et du prisonnier Morlac (Nicolas Duvauchelle), tout comme lors des conversations du premier avec Valentine (Sophie Verbeek) ; mais il manque les gestes ou les regards pour la déclencher efficacement. Bref, l’émotion ne passe pas la frontière de l’écran.

A quoi est-ce dû ? Peut-être à la manière de reproduire trop fidèlement à l’écran la structure du roman que Jean Becker adapte (Le collier rouge de Jean-Christophe Rufin donc – qui a participé à l’écriture du film). Souvent, il y a l’impression de filmer un livre. Des épisodes qui se succèdent d’un lieu à l’autre sans qu’il n’y ait de véritable lien entre les scènes. C’est là où se situe sans doute la différence entre le langage de la littérature et celui du cinéma. Le premier permet plus d’espace à l’imagination du lecteur qui associe lui-même les différentes scènes, tandis que le second impose au spectateur des images et constitue le résultat des choix visuels du réalisateur.

Un malheureux manque de crédibilité

Le problème principal se situe sans doute au niveau du jeu des acteurs. Rappelons que la trame narrative traverse les événements de la première guerre mondiale. Une enquête judiciaire est ouverte contre Morlac et sert de fil conducteur au film. Deux histoires s’y superposent. D’un côté, la relation particulière qu’un chien fidèle entretient avec son maître alors qu’ils ont combattu ensemble sur le front. Un animal qui défend ceux qu’ils apprécient à tout prix et qui les rapproche aussi. De l’autre côté, le mystère autour du « crime patriotique » commis par Morlac.

Encore une fois, ni la trame ni le scénario ne sont les principaux soucis, mais c’est plutôt l’interprétation des acteurs qui surprend, en mal cette fois-ci. Trop de scènes de face-à-face – pourtant, la spécialité de Jean Becker jusqu’à là, et je pèse mes mots – ne touchent pas, l’amour est filmé de manière stéréotypée, notamment les instants intimes entre Morlac et Valentine. Et l’atmosphère générale du village, les clients du bistrot et autres détails manquent de crédibilité. Tout s’enchaîne trop rapidement, pas le temps de ressentir l’attraction et le désir qui lient Morlac et Valentine ni la douloureuse séparation que le couple subit lors de la mobilisation forcée. On n’y croit pas, et c’est bien dommage. Même le rigide commandant-juge Lantier qui s’attendrit notamment face au chien et au fil de la découverte du passé de Morlac ne fonctionne pas.

Heureusement qu’il y a les autres Becker

Jean Becker – ou l’interprétation de Nicolas Duvauchelle – n’est pas parvenu à rendre toute la complexité et les contradictions de Morlac à l’écran comme elle apparaît dans le roman de Jean-Christophe Rufin :

Ce qu’il y avait de dérangeant dans le personnage de Morlac apparaissait en pleine lumière. Lantier n’avait pas décelé jusque-là l’origine de la méfiance mêlée de fascination que le prisonnier lui inspirait. Voilà que, tout à coup, il comprenait : c’était ce mélange de réserve et de mégalomanie, sa feinte modestie et sa conviction profonde d’être plus malin que les autres. Morlac était un nain que dévoraient des ambitions de géant. On ne savait s’il fallait le plaindre de tenir enfermés de si grands idéaux dans sa personne ou rire de sa prétention à embrasser de tels desseins.

Il ne nous reste dès lors plus qu’à revoir tous les autres films de Jean Becker pour nous rappeler qu’il est un grand réalisateur et qu’il pose un œil tout à fait singulier sur ses acteurs et le monde qui l’entoure.

Ecrire à l’auteur : alexandrewaelti@gmail.com

Crédit photo : © JMH Distribution

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