Coupe du monde de football : quand la politique se nourrit du sport

Le Regard Libre N° 38 – Diego Taboada

A moins de quatre-vingts jours du coup d’envoi de la coupe du monde de football en Russie, les tensions diplomatiques avec le Royaume-Uni menacent de perturber l’événement. Un exemple parmi d’autres des relations étroites qu’entretiennent le sport et la politique.

Les conséquences de la dégradation exponentielle des relations entre la Russie et le monde occidental, symbolisée par la récente affaire d’empoisonnement d’un ex-espion russe sur le sol britannique, sont aussi visibles dans le monde du sport. L’Angleterre menace de ne pas envoyer son équipe nationale à la Coupe du Monde et l’Islande a déjà annoncé le boycott de la compétition en soutien au Royaume-Uni. Le risque que les considérations géopolitiques prennent des proportions importantes est réel. L’absence des cadors de la compétition comme la France, l’Espagne ou l’Allemagne par solidarité avec l’Angleterre aurait des répercussions sur la qualité de la compétition. Des conflits politiques entre états s’immiscent dans une sphère censée être indépendante, et menacent de gâcher l’événement le plus regardé et le plus populaire du monde.

Une vitrine pour le pouvoir Russe

L’octroi de l’organisation d’un tel événement à la Russie fait grincer des dents depuis son attribution en 2010 par la FIFA. Un pays de plus en plus autoritaire, qui ne respecte pas les droits des minorités et sans infrastructures adéquates ne pourrait moralement ni physiquement pas accueillir une coupe du monde de football, entend-on. Les observateurs sont également critiques sur la possibilité de récupération politique par le régime russe. En effet, le sport en général est un formidable outil de soft power.

Se retrouver sous le feu des projecteurs pendant un mois serait une belle opportunité de redorer le blason du régime, de dynamiser son rayonnement international, et même, peut-être, de faire oublier les scandales de dopage dans la fédération russe d’athlétisme. La réussite de cet événement contribuerait à imprimer encore plus l’image de grandeur souhaitée par le président russe au moment où les attaques fusent de toute part. Ce mondial tombe effectivement à point nommé. Une contribution non négligeable compatible avec la stratégie globale de Poutine en vue de rendre à la Russie son statut de puissance internationale incontournable.

Le sport au service du politique : une pratique universelle

Bien que certains analystes déplorent que cette coupe du monde ait un arrière-goût politique, ce n’est pas la première fois qu’un régime s’approprie un événement sportif. L’aspect populaire et le potentiel médiatique des coupes du monde en ont toujours fait des moments préférentiels pour une récupération plus ou moins intensive de l’édition.

Lors de l’organisation de la coupe du monde de football dans l’Italie mussolinienne de 1934, la victoire du pays hôte se vendit aussi comme la victoire du fascisme sur ses adversaires. Cas emblématique, l’Argentine reçut la compétition en 1978, durant la dictature militaire. Le football fut alors utilisé comme moyen de légitimer le régime. La photo du général Videla remettant cérémonieusement la coupe du monde au capitaine de l’équipe d’Argentine, vainqueur de l’édition, fit le tour du monde et le pouvoir fut particulièrement mis en scène. Le football peut donc se révéler être un outil de propagande bien plus efficace que n’importe quel programme gouvernemental.

Mais les dictatures n’ont pas l’exclusivité de la pratique : rappelons, par exemple, le slogan « black, blanc, beur » lancé en France en 1998 après avoir remporté le premier mondial de son histoire. Une équipe issue de la diversité qui réparerait les fractures identitaires et soignerait le rapport aux individus issus de l’immigration dans la société française. Ou encore, certains politiciens espagnols affirmant catégoriquement que la victoire de l’Espagne, favorite lors de l’édition de 2010, serait déterminante pour surmonter la crise économique qui ravageait le pays. Le football, « sport de masse », est un instrument de pouvoir comme un autre. Et cet instrument est tout sauf une spécificité russe.

La FIFA, une association politique

La FIFA, organisation faîtière du football mondial, représente une autre composante politique du football moderne. Bien qu’œuvrant officiellement au développement du ballon rond aux quatre coins du globe, son action dénote un clientélisme édifiant. L’attribution de la coupe du monde 2022 au Qatar en est le symbole. Sepp Blatter, ancien président écarté pour corruption au côté de nombreux dirigeants, admet lui-même que l’attribution de la coupe du monde au Qatar répondait à des pressions et intérêts politiques. Amener la coupe du monde dans un pays qui fait travailler des esclaves pour construire ses stades, un pays désertique avec des températures très élevées, est-il propice au développement du sport ?

De plus, les scandales de corruption à répétition dans l’organisation des manifestations, comme les mandats pour la construction des stades au Brésil, ou le dépérissement des infrastructures en Afrique du Sud après le mondial, interroge sur les motivations de l’organisation. Les récentes révélations sur la corruption institutionnalisée à l’interne viennent corroborer ce que l’on peut suspecter : la FIFA s’apparente à un groupement avec une logique clientéliste et politique bien éloignée des besoins du sport en lui-même.

La politique est intrinsèque au football moderne, c’est indéniable, et il serait irraisonné de ne pas le voir. Pourtant évident, cet aspect plus sombre est nié par les dirigeants du football, qui se cachent derrière de grands principes dont plus personne n’est dupe. Cette manière de faire risque de désenchanter et de détourner du football les plus passionnés. Occulter la composante politique, c’est gâcher le spectacle, en faire une mascarade. Il est essentiel de reconnaître cet aspect moins glorieux, et d’œuvrer pour plus de transparence afin que l’on puisse se concentrer sur l’essence du jeu et ce qu’il représente. Le football reste une fête, universelle, qui rassemble les peuples au-delà de tous clivages, de toutes différences. Une des rares passions qui se répand encore partout.

La coupe du monde de football est l’avatar par excellence de l’intromission de la politique dans le sport et s’est construite comme telle. Mais nous ne pouvons qu’espérer que cette compétition saura tout de même conserver une part d’authenticité, pour le bien du sport en général.

Ecrire à l’auteur : diego.taboada@leregardlibre.com

Crédit photo : President of Russia

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