«Le côté obscur de la lumière», ou le pouvoir selon Oskar Freysinger

Les lundis de l’actualité – Nicolas Jutzet

C’est un exercice inédit, rafraîchissant. Par la franchise de son auteur, le dernier livre d’Oskar Freysinger est une réjouissance pour tout amoureux de la politique. Au cœur du pouvoir, nous suivons, jour après jour, la violence de la fonction pour un homme qui sort du cadre, qui n’était pas programmé. On le croyait intouchable, on le découvre sensible, tourmenté. Les lecteurs du Regard Libre connaissent l’Oskar Freysinger artiste, tel qu’il s’est présenté dans notre édition de mai dernier. Avec son nouveau livre Le côté obscur de la lumière, il nous donne l’occasion de mieux comprendre l’homme qui se cache derrière le politicien. Entre poèmes et affirmations, c’est assurément le livre de la rentrée en Suisse.

«De loin mon livre le plus personnel. Pour le rédiger, j’ai exclusivement trempé ma plume dans la sueur, les larmes, l’angoisse et le désespoir de mon propre vécu.»

Après sa longue traversée du désert, le tribun revient avec parcimonie dans les médias, pour faire connaître son livre. Ce témoignage de plus de trois cents pages permet de découvrir l’envers du décor. L’autre version de l’histoire, celle du chassé. Car comme le dit l’adage, l’histoire est écrite par les vainqueurs. C’est pour tordre le cou à cette fatalité et maîtriser sa sortie que le grandiloquent Saviésan a décidé de se mettre en retrait, d’échapper à «la bête médiatique» et de coucher sur papier sa version de la chute, finalement rédemptrice, que ce livre existe. Chat échaudé craint l’eau chaude.

Or, comme le relate son récit, en matière de traitement approximatif de la part des médias, le protagoniste en a vu de toutes les couleurs. Avec le recul, un observateur neutre devra admettre que les journalistes se sont parfois fourvoyés, par précipitation ou simplement par malveillance partisane. Evidemment, difficile de passer à côté d’un procès en hypocrisie pour celui qui a si longtemps tari la soif de la corporation rarement insensible à ses bonnes formules, sa gouaille et son talent, avéré, de débatteur. Son livre en contient quelques-unes, notamment au sujet du rédacteur en chef du Nouvelliste Vincent Fragnière:

«Il est si tolérant qu’il tolère tous ceux qui pensent comme lui ou ne pensent tout simplement pas, comme lui.»

Au fil des lignes, on aperçoit que, contrairement à beaucoup d’autres politiciens – il n’oublie jamais d’égratigner ces «fieffés coquins» – Freysinger a une véritable vision de l’Etat. Louons sa capacité à décrire et admettre les dangers du pouvoir:

«Au lieu de construire un système basé sur une succession de confrontations, on a misé en Suisse sur la participation de toutes les forces politiques aux affaires de l’Etat, sur la collaboration et la collégialité. Les hommes et les femmes en Suisse ne sont pas meilleurs ou plus intelligents que ceux d’autres pays, mais ils ont su compenser leurs faiblesses humaines par des règles qu’ils ont définies eux-mêmes. Ils ont aussi su réfréner leur soif de pouvoir et construire une organisation collective fixant les devoirs des citoyens tout en leur accordant des droits étendus, sans que l’individualité de chacun soit brimée ou écrase les autres.»

L’auteur thématise également, avec raison, la nécessité de sa circonscription. Fédéraliste, celui que les médias font passer pour un anti-système loue pourtant les institutions, leur résilience et leur capacité si suisse à faire disparaître les têtes qui dépassent, même à ses dépens. Il sait reconnaître la primauté des droits de l’individu et milite pour une limitation des pouvoirs. Par ailleurs, il loue, sans grande surprise, le modèle d’intégration qu’il souhaite voir perdurer:

«Aucun Suisse n’est Suisse de naissance. Il le devient en foulant la terre de ses ancêtres, il le devient parce qu’il est entouré, choyé, parce qu’il est porté par une histoire, des traditions, un milieu familial. L’étranger qui désire joindre cette communauté d’esprit, qui veut faire sien le mythe de notre pays souverain et indépendant, est le bienvenu. Mais il devra faire acte de volonté, il devra prouver qu’il est digne de devenir membre de la communauté de la croix blanche, qu’il est prêt à reconnaître les valeurs qui en sont le ferment, prêt à payer de sa personne pour joindre sa pierre à l’édifice. Nous ne demandons à personne de renier ses racines, sa lointaine montagne à lui, le paysage émotionnel de son enfance qui l’a façonné. Nous lui demandons juste de joindre ses rêves aux nôtres, d’enrichir notre paysage culturel du sien, avec respect et sans heurts.»

Si chaque politicien à la petite semaine était capable de théoriser de pareille façon sa vision idéale de l’Etat, organe qui chapeaute, et trop souvent dicte, notre vie commune, on se débarrasserait assurément rapidement de ce constat amer, celui de l’auteur: la politique est une affaire de fieffés coquins qui trop souvent oublient de servir l’intérêt général – pour autant qu’il existe et qu’il doive être défendu par des élus – qu’ils n’honorent que de leurs mots, oubliant de passer aux actes. Freysinger rappelle, formule à la clef – «Les conseils d’administrations, c’est comme les chiens: ça rapporte» – qu’il a toujours refusé de siéger dans des conseils d’administration rémunérateurs.

«Les politiciens servent – souvent en se servant – et disparaissent, le peuple et les institutions restent.»

La civilisation occidentale en danger

Au-delà de son bilan personnel, l’auteur revient sur les pensées qui l’animent. Tout au long de l’exposé, un certain pessimisme s’impose: «J’ai de plus en plus l’impression qu’un monde est en train de sombrer, un monde constitué de repères clairement identifiables, de valeurs sûres, de responsabilité, de réflexion approfondie. Il cède sa place à une roue qui tourne trop vite pour être honnête et tend encore à s’accélérer en raison de l’aplanissement de la surface du monde.» Il dénonce les dérives d’un système qui se délite : «Je crains que les working poor ne soient que l’avant-garde de l’avenir que nous promettent les chevaux fous de la haute finance. Je ne peux m’empêcher de penser aux migrants qui, eux, sont choyés par le système, alors que pour la plupart, ils viennent dans le seul but de dépecer le cadavre de la vieille Europe tant qu’il y a encore un os à ronger.»

On retrouve ici les thématiques chères à son parti, mais avec un degré d’alarmisme plus élevé qu’ailleurs. Face à un tel constat, il est difficile de croire, même s’il le jure à qui veut bien l’entendre, que la politique, c’est vraiment terminé pour lui. Si le destin qu’il croit réservé à l’Europe s’avère exact, la volonté de se battre contre cette évolution doit le démanger. Voir son monde s’étioler et le regarder passivement en tournant la tête ressemble si peu à celui que nous connaissions. C’est sans doute la gestion de cette étincelle qui nous dira si l’Oskar d’hier, «mort au combat», peut réapparaître et rependre du service. Cette question taraude sans doute tant ses opposants que ses défenseurs.

Un problème de profil, non de programme?

«Mon défaut majeur, c’est d’être qui je suis, non pas de faire ce que je fais.» Comment expliquer la déroute d’un homme qui pouvait se targuer d’avoir une relation forte avec la population? Est-ce finalement sa stratégie politique, lui qui ne voulait pas mourir comme l’âne de Buridan? Est-il mort d’avoir choisi d’agir? En présentant une liste ouverte, «Ensemble à droite», Oskar Freysinger espérait rééditer l’exploit de 2013, qui l’avait vu finir en première place, à la surprise de la plupart des observateurs. C’était quitte ou double. Il ne se voyait pas siéger dans un collège qui, faute de majorité favorable, l’aurait sans doute isolé.

Au final, et il le reconnaît dans son ouvrage, cette stratégie s’est soldée par un échec cuisant, tant par la faute de l’effacement de ses colistiers que de la focalisation sur l’homme à abattre qu’il était devenu. Dégradée par des polémiques à répétition, son image était devenue un boulet trop lourd à porter. Les crocs aiguisés de ses ennemis, ses problèmes avec la presse et sa stratégie, voilà en somme le contenu de ce cocktail explosif. Finalement, il regrette au passage l’élection d’un Frédéric Favre qu’il juge sévèrement: «Ainsi donc une boite de pandore vient de s’ouvrir et un signal clair est donné: aucun prérequis n’est nécessaire pour occuper la charge de conseiller d’Etat, n’importe qui fait l’affaire.»

Quid de la suite?

«Prendre ma revanche? A quoi bon? Ce serait du temps perdu. Le vide ne se combat pas. Il faut le laisser s’étendre jusqu’à ce qu’il soit un jour comblé, comme par enchantement.»

Oskar profite de sa «nouvelle» vie, appréciant notamment le temps qu’elle lui laisse pour écrire ou partager des moments avec ceux qu’il avait délaissés. «Au lieu de me préoccuper des grands problèmes des âmes étriquées, je me penche désormais sur les petits problèmes des grandes âmes. Le temps n’est plus mon ennemi, il est devenu mon allié et je sens même qu’il a tendance à s’effacer avec grâce devant l’attention accrue que je porte au moment présent.» Sa femme et premier soutien, Ghislaine, est souvent citée, tant dans les poèmes que dans les nombreuses évocations de l’importance de son cercle familial.

A de nombreuses reprises, l’UDC répète qu’il ne briguera plus de mandat électif, qu’il en a fini avec cette façon de faire de la politique, sans toutefois pouvoir l’exclure totalement. «Tant de gens me croient accro à la politique et à la notoriété, il vaut mieux que je me méfie, au cas où ils auraient raison». Il reconnaît cependant un autre mérite à la violence de sa sortie de route: elle rend la tentation d’un retour moins alléchante. Admettant toutefois que son combat continue, conforté dans ses positions par les évolutions qu’il observe par le monde : «Quant à la politique, des options se profilent à l’horizon, mais elles sont encore trop incertaines et floues. Il faudra encore un peu de temps pour que les choses se décantent.»

Tant par son honnêteté que par son phrasé, ce livre qui se veut provocateur («Je suis en délicatesse avec la trousse à maquillage, du paraître et le miroir des faux-semblants»), mérite votre lecture. Alliant bons mots et saillies offensives savamment maîtrisées, l’ouvrage raconte le pouvoir et la marque qu’il laisse sur les hommes. Au travers de l’histoire, le pouvoir a brûlé les ailes de certains, subjugué d’autres, mais toujours, il a été exercé.

«Les gens ont beau prétendre vouloir la vérité, ils ne la supportent pas.»

Ecrire à l’auteur : nicolas.jutzet@leregardlibre.com

Crédit photo : © Loris S. Musumeci pour Le Regard Libre

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