«Suzanne», ou ne jamais cesser de «sourire quand même»

Les bouquins du mardi – Amélie Wauthier

Suzanne a nonante-cinq ans et de nombreuses chutes à son actif, c’est pourquoi elle se retrouve contrainte de quitter sa résidence pour séniors pour un Ehpad, un établissement pour personnes âgées dépendantes. Le personnel, en sous-effectif, y est débordé et pas toujours aimable ni bienveillant à l’égard de ses pensionnaires. Chaque geste est compté, tout est calculé de façon à ce qu’on ne perde pas une seconde; c’est l’usine pour un salaire de misère et un burn-out à la clef. Les activités proposées sont infantilisantes et Suzanne refuse d’y participer. Il faut dire que ce n’est pas dans ses habitudes d’obéir aveuglément.

Plus jeune, elle rêvait d’être comédienne à New York, avocate, journaliste ou encore cosmonaute à une époque où les femmes apprenaient à être de bonnes maîtresses de maison. Le récit est ponctué d’analepses à travers lesquelles on remonte le temps aux côtés de cette enfant née en 1922 dans un foyer composé de Joseph, artiste passionné, et Louise, mère au foyer appliquée. Suzanne grandit au Havre, connaît la frustration de n’avoir ni la petite sœur qu’elle désire tant ni la tendresse d’une mère froide et stricte. Très jeune, Suzanne est confrontée à la mort puisque la fenêtre de sa chambre donne sur la rivière où vont se noyer les ivrognes du coin. Elle traverse le siècle, la Seconde Guerre mondiale et sa vie est jalonnée de deuils en tous genres. Sa devise: «SQM: Sourire Quand Même». On découvre une jeune femme forte au caractère bien trempé qui aime les livres, le tennis, les voyages et s’amuser.

C’est l’histoire d’un petit-fils, Frédéric Pommier, qui dépeint le portrait de sa grand-mère, une femme parfois extravagante, souvent généreuse et touchante. Ce récit saisissant est plein d’amour et de douceur pour décrire des faits d’une extrême violence. Cette violence, c’est celle des maisons de retraite. Des violences que subissent les personnes âgées qui y sont enfermées, parfois abandonnées, oubliées. La bouffe est dégueulasse, les douches hebdomadaires trop froides ne durent guère plus de cinq minutes, les volets cassés mettent des semaines à être réparés, les vêtements et objets personnels disparaissent, les médicaments sont inversés. Une nuit, un voisin de Suzanne est tombé de son lit mais personne n’est venu le secourir avant sept heures du matin. Quant à Madame Martin, «comme personne ne vient la voir, et qu’ils manquent de personnel, ils ne la sortent plus de son lit que trois jours par semaine!»

Dans cet hospice, les personnes âgées ne sont pas les seules à avoir la vie dure puisque plusieurs employés sont en arrêt maladie longue durée et que ceux qui dénoncent les conditions de détention des pensionnaires sont remerciés.

«J’appelle ‘‘l’établissement’’ afin de prévenir de son absence pour le dîner. Je laisse sonner. Personne ne répond. Je réessaie, en vain, trois fois. Suzanne n’est pas surprise. ‘‘Ils sont débordés. Et pas assez nombreux. Il faut les plaindre, les gens qui travaillent dans cette maison-là…’’ Bientôt, elle ira dans une autre où une place s’est libérée. Le loyer est plus cher. On ne sait pas si ce sera mieux. Suzanne a juste dit: ‘‘ça ne peut pas être pire.’’»

A travers ce tableau alarmant, c’est notre humanité qui est remise en question. A-t-on nié celle de nos aînés, ces personnes à qui on prétend devoir le respect? La vie perd-elle de sa valeur plus elle se rapproche de son terme? Comment se fait-il que le confort de nos parents, grands-parents et des personnes qui s’en occupent ait moins d’importance que les économies que l’on peut réaliser sur leur dos? Est-ce par culpabilité ou inconscience que nous laissons nos vieux être traités de la sorte? Ces questions que l’on peut se poser après avoir lu ce témoignage bouleversant sont à se glacer le sang et nous renvoient à notre propre fin de vie. Car les personnes âgées, avant d’être cantonnées à des numéros de chambres, ont également vécu leur lot d’histoires et d’aventures, à l’instar de Suzanne, à l’instar de nous tous.

«Depuis qu’elle a quitté son domicile, elle a perdu vingt kilos et moi, quelques grammes d’humour car Suzanne, c’est ma grand-mère.»


Frédéric Pommier
Suzanne
Editions des Equateurs
2018
234 pages

Ecrire à l’auteur: ameliewauthier@gmail.com

Crédit photo: © Amélie Wauthier pour Le Regard Libre

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