Pourquoi nier la réalité?

Le Regard Libre N° 48 – Alexandre Wälti

Il suffit de passer quelques minutes sur l’instructif site internet du réseau des relevés glaciologiques suisses (GLAMOS) pour constater la fonte massive des glaciers. Même nos rues et nos routes montrent, aussi grossièrement que sur une affiche publicitaire, le lien évident entre les émissions de CO2 et la disparition de plus en plus rapide des neiges éternelles en Suisse. Petite chronique entre littérature et observations au cours d’une descente au centre-ville.

C’est un simple panneau publicitaire à la sortie de la gare de Neuchâtel. Il semble promettre l’aventure sauvage. Il met surtout en scène une cohabitation impossible. Le SUV conquérant – le 4×4 polluant si l’on est honnête et si l’on ne fait pas de greenwashing – que j’y vois n’est pas compatible avec l’illusion d’une nature resplendissante. Constatons la diminution de la calotte glaciaire à cause du réchauffement climatique par un exemple parmi de nombreux autres: le glacier de Morteratsch aux Grisons.

Celui-ci a reculé de 600 mètres en dix ans, comme l’a très bien montré la NZZ sur son site internet le 31 janvier 2019. Le journal zurichois insiste sur la vitesse du phénomène: de 1970 à 2003, en 33 ans, le glacier a diminué de 533 mètres tandis qu’il a déjà reculé de 673 mètres entre 2003 et 2017, en quatorze ans. L’état d’urgence climatique se profile peut-être comme une option politique à prendre très au sérieux si l’on considère encore tous les autres signes évidents et nombreux du réchauffement de la planète. Si l’on ne ralentit pas le moteur aujourd’hui, qui le fera demain? Personne. Nous aurons disparu.

Juste une illusion

La réalité est bien loin de ce que vante l’affiche. Le véhicule y gravit une route disproportionnée au centre d’un paysage de montagnes immaculées. Comme s’il s’agissait d’un paradis à portée de roue, un Eden motorisé. Comme s’il s’agissait d’un parc d’attraction pour des conducteurs à la recherche d’émotions fortes, de terrain à écraser. C’est surtout une fausse perfection et un idéal piétiné. C’est évidemment ce que vendent les publicitaires: du mensonge. Il est de plus en plus urgent de marteler à haute voix que nous vivons sur une terre en voie d’extinction. Surtout à force d’entendre le manque de courage et de conviction de ceux qui disent que «oui, mais ça va plus changer, ma foi, j’ai fait mon temps de toute façon» ou «c’est trop tard, on peut plus rien faire». Il existe de surcroît – et c’est plus alarmant – une fade volonté politique de lutter contre la fonte des glaciers. C’est pourtant une partie de l’eau que notre corps nécessite pour vivre.

J’ai calmé ma colère dans la descente vers le centre-ville en me souvenant d’un texte de Maurice Chappaz:

«C’est à Sierre où j’habite
que deux truites qui remontaient le Rhône
ont dit :
“Pour sauver la nature
il faut tuer l’homme.’’»

J’aime la radicalité de ce poème de Chappaz parce qu’elle implique une position sans nuance ni compromis. La même attitude à avoir en face d’une personne qui ne prendrait pas au sérieux la mauvaise santé de notre planète et n’aurait aucune considération pour notre avenir proche. La même énergie verbale que nous devrions avoir en exposant tous les arguments qui disent et redisent que l’état climatique actuel est critique. Ces vers apparaissent dans Les maquereaux des cimes blanches, pamphlet poétique paru une première fois dans la collection Jaune Soufre des éditions Bertil Galland en 1976. C’est exactement à l’époque où le tourisme de masse s’est installé progressivement dans la vallée du Rhône. La sortie de ce livre a provoqué des polémiques confrontant violemment Maurice Chappaz et des journalistes du quotidien Le Nouvelliste.

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Ce poème sans concession s’intitule «Ma génération ne passera point». Titre qui entre drôlement en résonance avec l’actualité des mobilisations pour la défense du climat et contre le mensonge climato-sceptique. Assistons-nous à une rupture entre deux générations? Est-ce une opposition profonde entre deux visions de la vie sur Terre? C’est assurément l’opportunité de penser différemment notre consommation quotidienne, nos choix de citoyens et les actions politiques envisageables pour sauver dès aujourd’hui la terre sur laquelle nous vivons.

L’idéal alpin assassiné

J’ai compté sept 4×4 entre la gare et le centre-ville, en dix minutes de marche à l’heure de pointe. Ils roulaient tous sur le bitume et les sommets enneigés étaient des bâtiments. Cette observation est autant banale qu’inacceptable. Il est aussi curieux de remarquer que le décor de l’affiche correspond à un idéal qui n’existe plus. Comme si nous étions encore dans Les lettres de Suisse de Goethe au XVIIIe siècle. Lorsqu’il s’est émerveillé devant le sublime paysage du lac de Neuchâtel et de son horizon alpin le 27 octobre 1779:

«Il n’y a point de termes pour exprimer la grandeur et la beauté de ce spectacle; c’est à peine si l’on a d’abord le sentiment de ce qu’on voit: seulement on se rappelle avec plaisir les noms et les formes des villes et des villages, et l’on s’émerveille de reconnaître que ce sont les mêmes points blancs qu’on a devant soi.

Cependant la chaîne des glaciers étincelants rappelait toujours les yeux et l’âme. Le soleil déclinait toujours plus vers l’occident, et faisait reluire leurs plus grands plateaux. Du sein des neiges, que de rochers noirs, de dents, de tours et de murailles s’élèvent devant eux, diversement rangés, et forment de sauvages, énormes, impénétrables portiques! Lorsqu’ensuite, avec leur diversité, ils se montrent nettement et purement dans l’espace, on abandonne aisément toute prétention à l’infini, puisque le fini lui-même est suffisant pour lasser la vue et la pensée.»

Ne tombons donc pas dans la fausse lassitude face aux alertes quotidiennes concernant le réchauffement climatique et la fonte des glaciers. Tombons plutôt dans cette lassitude de la contemplation qui amène à la protection de ce qui est beau et indispensable à la vie humaine. Agissons tous les jours par un comportement plus économique! Certes, l’affiche publicitaire vantait au moins l’utilité réelle d’un 4×4. Autrement dit, la capacité à emprunter des routes difficiles et non pas le bitume plat. En cela, elle s’oppose à la majorité des autres représentations du même type où l’on voit souvent des 4×4 en pleine ville ou en harmonie totale avec un environnement urbain. Vraiment?

Etat d’urgence?

Sept cents glaciers ont disparu en Suisse depuis les années septante. C’est le même article de la NZZ qui le précise. Voilà pourquoi la poésie de Maurice Chappaz doit allumer la colère nécessaire pour refuser dès maintenant qu’un tel désastre se reproduise à une vitesse plus élevée dans les années à venir. Voilà pourquoi Goethe doit nous rappeler qu’il faut contempler avant de transformer notre environnement en une vulgaire aire de jeu et le couvrir de béton à tort et à travers.

Si nos représentants politiques continuent à rejeter des modifications de loi ou refuser la ratification de textes qui vont dans le sens de la protection du climat, alors il faudra bien faire fondre leur soif inaltérable de profit et de croissance d’une manière ou d’une autre. L’initiative pour les glaciers pourrait ainsi être un premier pas dans cette direction.

Ecrire à l’auteur: alexandre.waelti@leregardlibre.com

Crédit photo: © Alexandre Wälti pour Le Regard Libre


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