«L’ordre des choses» aurait pu donner un Houellebecq

Les bouquins du mardi – Ivan Garcia

Félix, un journaliste et écrivain médiocre, vient d’emménager avec sa compagne, Béatrice Bréguet, alias Bambi, dans leur tout nouvel appartement parisien. Alors que notre protagoniste pense enfin avoir trouvé le cadre idyllique pour relancer son activité artistique, Bambi voit naître des envies de maternité… Face à si déraisonnable demande, le pauvre Félix fera tout son possible pour échapper à «l’ordre des choses».

Troisième roman de l’écrivain Jean-François Pigeat publié aux Editions Le Dilettante, L’ordre des choses sonne bien actuel. Tout d’abord, en raison de sa thématique centrale qu’est l’angoisse de la paternité, le roman ancre sa trame dans un événement qu’a priori tout homme (presque) mûr vivra un jour: la décision de procréer. Celle-ci s’accompagne de son lot de déconvenues et même de potentielles crises. Le lecteur suit donc les aléas d’un (anti)héros un peu parano, en quête de paix et d’isolement loin des tumultes humains qu’il désire fuir.

«Mercedes broyait (la grossesse : tempête hormonale), de sa crainte de la fausse couche. Elle souffrait de la morriña. Elle voulait retourner au pays. Se languissait de sa famille. Que les petits grandissent là-bas, voilà ce qu’elle voulait.
– Caramba!
– Ouais mon pote, c’est le mot.
– L’enfantement est un fléau, estimai-je.»

La paternité prise avec humour

Avec une plume pleine de légèreté et d’humour, l’auteur plonge le lecteur dans l’existence de Félix, ce personnage drôle, attachant et râté, et qui ne manque pas de l’avouer: «J’étais l’archétype du gars décevant». Après un bref succès littéraire, notre cher écrivain se voit condamner à rédiger des articles sur la maroquinerie ou la végétation au sein d’une équipe plutôt austère qui n’arrange en rien son quotidien. Entre sa pseudo-romance ratée avec Nathalie, la stagiaire du journal qui ne manque pas une occasion d’essayer de le relancer dans le milieu de l’écriture, sa cheffe, Xavière, qui le rabaisse au possible, sa compagne qui le «persécute» avec son envie d’avoir un enfant, et la raréfaction de ses amitiés masculines, Félix tient le cap tant bien que mal.

«J’ai dit eh bien à présent que les travaux sont presque terminés chez nous, que nous avons chacun notre pièce, j’avais espéré être tranquille et m’y remettre.
– Té rémettre à quoi?
– Tu sais bien.
– Félix, touyours tu dis ça et yamais tou lé fais…»


Même s’il désire être seul, Félix reste tout de même bien entouré, notamment par son comparse Zébulon, son ami Sylvain, accompagné de sa fille Aurore et sa femme Mercedes qui – comme vous l’avez remarqué ci-dessus – ne perdra pas une occasion de ratatiner à coup d’accents hispaniques les projets rocambolesques de notre héros. Et d’ailleurs, au cours de ses visites et fréquents exils bucoliques, le protagoniste ne manquera pas de croiser Sabine, la belle voisine de Zébulon mariée à un homme d’affaires, et de se livrer tout entier à «l’ordre des choses» avec elle, alors que pourtant il déteste cette expression…

Précisément, prenons le temps d’exposer une autre raison qui rend cet ouvrage délicieusement contemporain: son humour. Ironie cinglante, comique de situation, parodie, situations invraisemblables, et la liste reste bien longue encore sur les procédés dont fait usage l’auteur pour faire passer aux lecteurs un agréable moment en compagnie de ses personnages.  D’ailleurs, à cela s’ajoute – entre autres – la manière qu’a l’écrivain d’aborder la narration qui semble somme toute un peu déroutante puisque, comme nous pouvons le constater ci-après, le lecteur peine parfois à savoir s’il s’agit des paroles du narrateur, de Félix ou même d’un mélange des deux qui serait rendu «visible» aux autres personnages.

«On comprend que Mercedes trouvât légitime l’extravagant désir procréatif de Bambi.
– Porqué «extravagant»?

Elle ne voyait pas ce qu’il y avait de déraisonnable à vouloir un enfant à vingt-huit ans ; yétais oun égoïste…»

Une belle parodie de Houellebecq

En mêlant dans le corps du texte dialogues et narration, l’auteur nous donne le sentiment que Mercedes et les autres personnages ont accès aux pensées de Félix, ce qui ajoute bien des effets comiques à l’histoire. Si Jean-François Pigeat n’avait pas choisi d’orienter volontairement son roman sous le joug comique, ce dernier aurait pu donner un Houellebecq. Quoique caché mais bel et bien présent, le thème de la stérilité masculine – de plus en plus médiatisé au sein de nos sociétés – éclaire le roman çà et là en soulignant notamment les problèmes sexuels de Zébulon et la stérilité du mari de Sabine.

D’une certaine façon, ironiquement, Félix – qui ne voulait pas d’enfant – s’est fait «vampiriser» sa semence par Sabine qui, bien contente d’être enceinte, finit par l’abandonner pour retourner auprès de son riche mari. Ce qui n’est pas sans lien avec quelque thématique que démontre Michel Houellebecq sur la liberté sexuelle dans ses romans tels que Extension du domaine de la lutte ou Les particules élémentaires. Alors que certains goûtent à la paternité, les autres restent souvent sur la touche, sont stériles ou se voient contraints d’élever la progéniture d’un autre.

Mais, pour en revenir à nos moutons, le roman de Jean-François Pigeat s’éloigne du style houellebecquien en choisissant de rester sur le mode comique et ironique plutôt que de sombrer dans la mélancolie et le cynisme existentiel. L’ordre des choses aurait pu donner un Houellebecq, mais de ne pas l’avoir fait, on ne va pas l’en blâmer. On en redemande même.

« Cette histoire d’enfant…
– Pas tout de suite, a-t-elle confirmé, mais un jour. C’était dans l’ordre des choses…
– Oh arrête avec cette expression! Ce n’est pas un argument! On n’est pas obligé de se soumettre à l’ordre des choses!
– On n’était pas tenus par je ne sais quel décret naturel de répandre ses gènes aux quatre vents à l’imitation de la semeuse des dictionnaires Larousse.»

Crédits photo: © Ivan Garcia

Ecrire à l’auteur: ivan.garcia@leregardlibre.com

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