L’esprit européen

Le Regard Libre N° 52 – Clément Guntern

Fin mai dernier, les élections européennes ont réuni les citoyens de tous les pays de l’Union européenne. Il s’agissait pour eux de réélire le Parlement européen pour une durée de cinq ans. Qu’est-ce qui peut bien lier toutes ces nations? Une petite plongée dans l’esprit européen.

Les élections européennes et le parlement européen sont depuis leur apparition en 1979 sous le feu de diverses critiques. On reproche notamment à ce dernier son impuissance chronique à peser dans les décisions européennes et en particulier sa faiblesse par rapport au Conseil européen, l’assemblée des chefs d’Etat et de gouvernement. Au final, les critiques traditionnelles de l’institution se sont avérées fondées: ce n’est qu’une juxtaposition d’élections nationales, il n’y a ni débats d’envergure européenne, ni listes européennes.

En revanche, beaucoup de médias et de commentateurs n’ont pas relevé un étrange phénomène: la campagne des partis eurosceptiques. Etrangement, ce sont eux qui ont tenu la campagne la plus européenne de tous: les chefs de partis se sont coordonnés pour mener campagne, ils ont affiché une ligne plus ou moins commune et ont effectué des rassemblements internationaux. Ce fut, pour eux, une campagne plus européenne que pour bien des partis pro-européens.

Face à ce clivage ressenti comme étant celui des pro-européens contre les eurosceptiques, se pose la question d’une communauté européenne plus ou moins unifiée. Qu’est-ce qui peut pousser autant de pays et de partis politiques différents à se rassembler autour d’une idée commune? Il est indéniable que chacun ressent une proximité avec ses voisins d’un point de vue culturel, voire identitaire. Mais pour passer d’une idée, d’un ressenti, à un projet politique commun, il en faut bien plus. Stefan Zweig résumait ce problème en disant que le sentiment européen n’était pas premier chez les peuples d’Europe. Il faut que la conscience d’une communauté s’accroisse dans les populations; les deux indices d’un tel changement – encore à vérifier – sont les campagnes qui s’européanisent lentement et un taux de participation qui remonte.

L’esquisse d’un esprit commun: Valéry

Ce qui rassemble ces individus et ces groupes sociaux, ce qui les connecte et les rapproche, c’est cet insaisissable esprit européen. De très nombreux penseurs se sont essayés à définir cette idée. Une identité? Une conscience? Plutôt un esprit, toujours en mouvement et en recomposition, quelque chose de plus confus encore qu’une identité. Mais quel est-il, cet esprit européen? Dans le débat français, un auteur revient souvent dans les bouches: Paul Valéry. Ce penseur du début du XXe siècle, dans un essai sur l’Européen, avance trois influences qui doivent se compléter et s’additionner pour donner l’esprit commun en question.

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La première influence est celle de Rome: partout où l’Empire romain a dominé, là où sa puissance s’est fait ressentir et craindre et là où son modèle de stabilité et d’organisation a été copié et reconnu, là se trouve une part de l’esprit européen. C’est une trace si profonde d’esprit juridique, militaire et administratif qu’aujourd’hui encore ces principes sont vivants. La seconde influence, nécessaire mais non suffisante, est celle du christianisme, qui apporte et impose une morale unifiée.

Cette définition commence ici à exclure de larges parties du monde, en particulier la Russie, chrétienne mais n’ayant jamais réellement adopté la pensée romaine. Victor Hugo, dans son discours sur l’Europe, a donné à la Russie toute la place qu’elle mérite selon lui dans l’esprit européen.

La dernière influence pour pouvoir se dire européen est celle de la Grèce antique: «Cette action subtile et puissante à qui nous devons le meilleur de notre intelligence, la finesse, la solidité, de notre savoir – comme nous lui devons la netteté, la pureté et la distinction de nos arts et de la littérature.» C’est selon lui, la part la plus significative de la distinction entre l’Europe et le reste de l’humanité.

Diversité

Cette vision dégagée par Paul Valéry, bien qu’abondamment reprise et durant très longtemps admise, est sujette à controverses. Comme dans toute entreprise de définition de ce genre, les limites sont à la fois rigides et floues; à quel moment devient-on européen? Le problème réside plus dans la question que dans la réponse: il n’y pas de limites claires et indiscutables. Mais ce qui paraît être le point le plus faible de l’explication de Valéry, c’est qu’il ne tient pas compte de ce qui s’est passé entre la christianisation de l’Europe et aujourd’hui. Certes, les bases posées par Paul Valéry à la définition de l’esprit européen sont solides, mais ne peuvent le résumer, tout simplement parce qu’il s’est développé et transformé. En réponse à cette idée de triple influence, nous pourrions avancer trois caractéristiques de l’esprit que nous considérons être l’esprit européen. Un triptyque dont les caractéristiques seraient nécessaires et non suffisantes.

La diversité, tout d’abord, nous semble un point fondamental. Ce petit coin de la planète, exigu et au bout des terres émergées, fut un réceptacle, un cul de sac du monde. Une grande partie des influences, des créations, des idées développées ailleurs et qui toujours voyagent d’un royaume à un autre, d’une culture à une autre, se sont fixées en Europe. Parfois flagrantes, parfois si diffuses que des années de recherches scientifiques ont été nécessaires à leur identification, ces influences sont bien présentes en Europe. La liste exhaustive serait éminemment fastidieuse à relever.

© Nicolas Locatelli pour Le Regard Libre

Mentionnons tout de même le rôle de la culture arabe, présente durant des siècles en Espagne, mais aussi son apport scientifique, philosophique et qui a permis aux esprits de l’Europe de redécouvrir les penseurs de la Grèce antique. Pensons à l’influence des steppes de l’Asie centrale dans des pays comme la Hongrie, celle de la Chine dans des domaines techniques comme l’imprimerie ou la poudre à canon. Mais la vision portée par les études classiques de la Grèce et de Rome a longtemps éclipsé le rôle fondateur et profond des cultures préromaines: les Celtes dans toute l’Europe, les Germains et les Norrois. Ne faut-il pas encore mentionner l’apport déterminant des Etats-Unis, au niveau politique et démocratique, mais aussi économique?

Bref, toutes ces idées et influences, ces objets et ces cultures se sont fondus dans le creuset de l’Europe, mais inégalement répartis, pour donner une forte diversité en un territoire si restreint. Cette diversité de culture, d’Etats et de langues forme un ensemble unique au monde, qui s’est construit au fil des siècles. La concurrence des projets et des idées est la résultante de la diversité; une certaine émulation intellectuelle en est le trésor. Ce sont ces différences, réunies en point du globe, qui forment une part de l’esprit européen: la conscience, obtenue par les échanges, que chez son voisin presque immédiat c’est une autre manière d’être et de penser, n’a pu que participer à l’esprit européen.

Histoire

Dans nulle autre région du monde, la sensation d’une histoire longue et mouvementée n’est aussi facilement ressentie qu’en Europe. Le poids de l’histoire semble être la deuxième caractéristique de l’esprit européen. En effet, l’épaisseur des âges, des cultures, des traditions et des bâtiments qui se sont accumulés ont formé un substrat exceptionnel. L’histoire de l’Europe peut se ressentir dans chaque ville, chaque coin de campagne, pour peu qu’on y soit sensible. Chaque lieu a une histoire longue et diversifiée et chaque événement nouveau ne peut s’expliquer que par l’histoire. L’Europe ne s’est jamais réellement détachée de son histoire; nous la convoquons, nous l’utilisons et nous la conservons.

Il s’agit d’un trait d’esprit qui ne se retrouve pas forcément ailleurs. Les Etats-Unis en sont un contre-exemple parfait. Il est très difficile en se promenant simplement de ressentir tout l’influence et le poids de l’histoire. Nous ne disons pas qu’elle n’existe pas ailleurs, mais le rapport avec cette dernière y est beaucoup moins pesant et systématique. En Europe, c’est un réflexe voire un besoin de se référer à l’histoire ou de vouloir s’en détacher. Elle est comme une donnée incontournable que nul ne doit ignorer.

Ce sentiment existe ailleurs mais, bien souvent, malgré toute la richesse présente, l’histoire n’est pas vue comme une évidence que l’on ne pourrait nier. Parfois on la rejette, on la détruit ou on la masque. Certes, la mémoire parfois a flanché, mais jamais les traces omniprésentes de notre passé ont disparu. Il a fallu parfois réactiver l’histoire et reconvoquer des idées. Cette histoire omniprésente n’a pas forcément été toujours bénéfique à l’esprit européen, en témoignent les projets hégémoniques ou nationalistes. Néanmoins, l’histoire irrigue la culture européenne par des idées, des coutumes, des habitudes et personne ne peut la nier de bonne foi ou ne pas en tenir compte.

Liberté

Le dernier élément qui permettra de compléter le tout est l’aspiration à la liberté et à la controverse. Malgré tous les régimes politiques qu’a connus le continent, la poussée de la liberté n’a jamais disparu. C’est elle qui a présidé à l’installation de la République romaine, elle que les peuples germaniques et scandinaves recherchaient par-dessus tout. On retrouve cette volonté, ce besoin de liberté non seulement physique mais aussi intellectuel dans toute l’histoire de l’Europe. Certes, elle n’a de loin pas toujours triomphé, mais l’idée a perduré.

La liberté comme concept a évolué au fil du temps; la liberté des Romains n’est pas la nôtre, mais eux comme nous ont ressenti ce besoin. Au Moyen Age aussi, la liberté était chérie: on la recherchait dans les villes, mais aussi dans les premières universités. C’est là que se concrétise l’idée de liberté, mais aussi celle de controverse. Bien des combats en Europe ont été ceux pour la liberté: les guerres de religion, les guerres d’indépendance, le combat contre la censure et pour la liberté de penser et de diffuser ces idées.

Les révolutions en sont le point d’orgue avec la Glorieuse Révolution d’Angleterre qui a posé les bases des parlements européens, la Révolution française contre les privilèges indus et la révolution russe pour libérer le peuple. Ces événements éruptifs n’ont été que la cristallisation de siècles de pensées et de penseurs, combattus et censurés mais qui, progressivement, sont ressortis vainqueurs. La liberté religieuse, si difficile à acquérir, le libre arbitre, la libre entreprise et tant d’autres idées aux socles de la démocratie et de la liberté. Pour résumer, c’est dans l’aspiration à plus de liberté qu’a pris naissance la démocratie libérale, pur produit de l’esprit européen.

Le cumul de la diversité, de l’histoire et de la liberté permet de poser les bases de ce qu’est l’esprit européen. Mais est-ce que ce modèle peut être exporté ou est-il fermement rattaché à la terre qui l’a vu naître? Les exemples des Etats-Unis, du Canada, de l’Australie ou encore de la Nouvelle-Zélande pourraient faire penser que l’esprit européen s’est reproduit ailleurs dans le monde; ces pays ne seraient que l’excroissance de l’Europe. Pourtant, même si de nombreuses similitudes existent, ces cultures ne sauront réellement être européennes loin de la terre de l’Europe et de son histoire chevillée au pied. Il manque un petit quelque chose, quelque chose de moins vif et surtout des racines moins profondes pour donner des couleurs moins diverses.

Ecrire à l’auteur: clement.guntern@leregardlibre.com

Image: © Dessin de Nicolas Locatelli pour Le Regard Libre

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