«Le consentement»: écrire est sans aucun doute un remède universel

Au moyen du récit, qui sert ici de remède, Vanessa Springora expose son adolescence navrante, anéantie par l’écrivain-ogre Gabriel Matzneff. Elle y dépeint les mécanismes de son emprise et sa pédophilie militante qui n’alarmaient guère le milieu littéraire de l’époque, pas plus que le voisin de palier.

Le consentement, dont tout le monde parle, pain bénit des médias par son essence polémique, s’est déjà vendu à plus de 85’000 exemplaires. Introuvable aujourd’hui dans les librairies de Suisse romande, car en réimpression, il est le récit de l’adolescence navrante de V. (Vanessa Springora) sous l’emprise du pédophile militant G. (Gabriel Matzneff). Dit autrement, il est le récit poignant de la relation fatale d’un écrivain-ogre de la cinquantaine, parfumé, séduisant et à l’esprit subtil, sur une jeune adolescente de pas même quinze ans, ingénue, paumée, assez seule et en quête d’amour. Le récit, découpé en six parties (L’enfant, La proie, L’emprise, La déprise, L’empreinte, Ecrire), se veut cathartique pour V. Il est un remède, un moyen de se venger, aussi:

«Depuis tant d’années, je tourne en rond dans ma cage, mes rêves sont peuplés de meurtre et de vengeance. Jusqu’au jour où la solution se présente enfin, là, sous mes yeux, comme une évidence: prendre le chasseur à son propre piège, l’enfermer dans un livre.»

Ôtant la poussière sur le passé de son enfance, V. justifie ce qui fera que, plus tard, la rencontre avec G. aboutira à une relation. Elle pose le décor d’un milieu artistique et débridé, parle des engueulades conjugales de ses parents, du divorce, de l’absence du père, etc. Elle confie ses découvertes sur la sexualité des adultes et sur sa sexualité d’enfant, avec des jeux érotiques, où l’on s’effleure sans faire de mal. La figure absente du père nourrira chez elle le besoin d’en trouver une, de figure paternelle: «Depuis que mon père a disparu des radars, je cherche désespérément le regard des hommes.» Ainsi, le goût de la lecture, la recherche d’un père et une certaine précocité sexuelle doublée d’un besoin d’attention poserons les bases de sa future relation avec l’écrivain-ogre.

La rencontre avec G. surviendra lors d’un dîner littéraire. La jeune adolescente V. se sent attirée par cet écrivain-ogre à «la présence cosmique». Le piège à souris claque et se ferme sur elle. Séduite, amoureuse et aveuglée, G. deviendra un proche intime, venant la chercher, comme si de rien n’était, à la sortie de l’école, l’emmenant se promener et lui tenant la main dans la rue, lui parlant d’art, lui faisant découvrir dans sa chambre de bonne parisienne «les sommets inégalés de l’orgasme». La relation se consomme dans l’aveuglement le plus total de V., manipulée par G., prédateur hors-norme, dont elle est éperdue et pour qui elle se pâme d’admiration. Car le comble de l’attachement est bien l’aveuglement lui-même:

«Je suis amoureuse, me sens aimée, comme jamais auparavant. Et cela suffit à gommer toute aspérité, à suspendre tout jugement sur notre relation.»

Ce qui navre dans cette relation, c’est l’indifférence des personnages autour, qui ne font rien, qui ne s’alarment pas, qui laissent grandir leur relation au point d’en devenir indulgents. La mère, d’abord choquée, mais finalement coulante, invitera même plusieurs fois G. à manger à la maison, les trois autour de la table:

«Parfois, elle l’invite à dîner dans notre petit appartement sous les combles. À table, tous les trois, autour d’un gigot-haricots verts, on dirait presque une gentille petite famille, papa-maman enfin réunis, avec moi, au milieu, radieuse, la sainte trinité, ensemble, à nouveau.»

Et ils seront nombreux, ces personnages indifférents qui ne font pas grand-chose. Il y a la Brigade des mineurs, qui enquête gauchement sur l’écrivain-ogre. Il y a aussi des personnages complaisants, du gynécologue à Emil Cioran en personne en passant par les autres qui s’en fichent parce que, soi-disant, c’est l’époque qui était comme ça et que, sous couvert de l’art, dans les milieux d’écrivains, on peut se permettre ce que les autres milieux ne peuvent pas. Ce serait cela, dans les années 70-80, l’image de la liberté? V. cite même, pour justifier cette complaisance de l’époque, une lettre ouverte en faveur de la dépénalisation des relations sexuelles entre mineurs et adultes, publiée en 1977 dans Le Monde et intitulée «A propos d’un procès», signée par plusieurs intellectuels de gauche dont Roland Barthes, Gilles Deleuze, Simone de Beauvoir, Jean-Paul Sartre, André Glucksmann, Louis Aragon…

Mais heureusement, d’autres personnages tentent d’orienter V. dans ses choix, comme Denis, Youri, ou des camarades de classe qui, en lui chuchotant à l’oreille: «J’ai vu ton vieux mec dans un bus, en train d’embrasser une autre fille.» feront germer en elle une jalousie salvatrice. Là aussi, il est dramatique que ce soit la jalousie qui mène V. à prendre conscience de son abus. Mais le récit en est ainsi. L’émancipation de la jeune adolescente sera épineuse, douloureuse et la folie la suit de près, avec ses épisodes psychotiques. Les parties La déprise, L’empreinte, Ecrire, montreront le cheminement de V. vers sa reconstruction difficile: «Il m’en aura fallu du temps pour me laisser aller avec un homme, sans l’aide d’alcool ou de psychotrope.» 

Dans ce récit, le lecteur entrera facilement, le style d’écriture étant simple, précis et fluide. Peut-être pas assez aérien ou poétique pour certains, le vertige est loin mais le besoin pour l’auteur de coller à la réalité du sujet l’emporte sur la forme. Par empathie, le lecteur éprouve ce que V. éprouve. Il s’interroge, et la question soulevée par ce récit, c’est la tolérance accordée à l’artiste soi-disant «détenteur de privilèges exceptionnels devant lequel notre jugement (…) doit s’effacer.»

Ou comment, parce qu’il était un artiste talentueux, G. avait réussi à séduire le milieu littéraire de l’époque, notamment avec la publication de son journal intime. Un journal intime n’étant pas tout à fait une fiction. D’ailleurs, comment son journal avait-il pu être publié alors qu’il comportait «les prénoms, les lieux, les dates et tous les détails permettant, du moins pour leur entourage proche, d’identifier ses victimes, sans jamais faire précéder ces ouvrages d’un minimum de prise de distance vis-à-vis de leur contenu»?

V., d’une phrase lapidaire résume cette problématique: «La littérature excuse-t-elle tout?» A ses questions qui traversent l’esprit social actuel, il appartiendra au lecteur de répondre, selon son humeur du jour. Car la seule réalité du livre, c’est le lecteur[1]. Et on peut dire aussi que la seule vraie pensée, dénuée de toute ombre, qui nous vient en fermant ce livre, c’est qu’écrire, écrire éperdument, est sans aucun doute un remède universel.


[1] « La réalité du livre, c’est le lecteur. » Un chien sur la route, Pavel Vilikovský

Ecrire à l’auteur: arthur.billerey@leregardlibre.com

Vanessa Springora
Le consentement
2019
Editions Grasset
216 pages

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