Cinéma Liberté dans l'objectif

«Nuremberg», ou comment traiter avec dignité des horreurs nazies

5 minutes de lecture
écrit par Jocelyn Daloz · 21 mars 2026 · 0 commentaire

Nuremberg, signé par James Vanderbilt, cumule maints défauts de notre époque sans subtilité, selon notre chroniqueur. Le film s’inscrit néanmoins dans la veine de films qui traitent de la Seconde Guerre mondiale sans la romantiser.

Il y a des films qui vous agacent. Et que vous ne pouvez vous empêcher d’apprécier quand même. Ils ont certains défauts qui seraient rédhibitoires s’ils n’avaient d’autres qualités rédemptrices. C’est le cas de Nuremberg, sorti en salle au mois dernier, et qui dissèque la psyché de Hermann Goering, plus haut dignitaire nazi jugé lors des procès de Nuremberg, campé par Russell Crowe. 

D’abord, les choses qui agacent: le faux accent allemand de l’acteur australien. Il y a tant de germanophones talentueux qui auraient pu incarner Goering dans la langue de Goethe. Christoph Waltz l’aurait d’ailleurs interprété à merveille. En 1961, Judgement at Nuremberg (réalisé par Stanley Kramer) avait choisi des acteurs allemands, dont la flamboyante Marlene Dietrich en veuve d’un général exécuté par les Alliés. Au tribunal, la valse des interprètes, des juges et des accusés était devenue un élément de la trame.

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Par ailleurs, on peine à comprendre les libertés prises avec le déroulement du procès. L’une des scènes phares est celle où le procureur anglais piège Goering, après que le procureur américain s’est emmêlé les pinceaux. Le Britannique arrive à faire dire à Goering, qui n’a de cesse de clamer son ignorance concernant la solution finale, qu’il aurait suivi Hitler malgré tout, en toute connaissance de cause. 

Or cette scène n’a pas eu lieu de manière aussi explicite: le procureur américain a bien été maladroit, et c’est le procureur anglais qui a poussé Goering dans ses retranchements, mais de manière autrement plus subtile. Parfois, la réalité n’a pas besoin de coup de pouce. 

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On regrette également ce pathos, devenu la marque de fabrique des films hollywoodiens sur la Seconde Guerre mondiale: musiques épiques, plans larges, clairs-obscurs et avertissements à peine camouflés au spectateur contemporain que le fascisme pourrait resurgir. 

Passons à ce qui rend Nuremberg malgré tout intrigant: la prestation de Russell Crowe. Même avec l’accent allemand ridicule qu’il emprunte pour faire « authentique », il parvient à camper le personnage redoutable, charmant, sensuel et terrifiant qu’était Goering. Les dialogues entre le Reichsmarschall déchu et le psychiatre Douglas Kelley (Rami Malek), qui cherche à comprendre les ressorts psychologiques du nazisme, font la part belle à l’ambiguïté morale des tribunaux de Nuremberg: les vainqueurs jugeant les vaincus, dans un cadre juridique créé pour l’occasion, et que dire des bombardements en tapis des villes allemandes? 

Parler de l’Holocauste sans avoir à le montrer 

Malgré ses excès dramaturgiques, le film a au moins le mérite, comme son illustre prédécesseur Judgement at Nuremberg, d’évoquer l’horreur sans la montrer, même s’il le fait avec moins de brio que le film de 1961, fresque impressionnante de l’époque d’après-guerre en Allemagne. 

Kramer prend le risque de se départir complètement du sensationnel: il ne traite pas du procès des dirigeants nazis, mais celui des fonctionnaires du régime en l’occurrence les juges qui ont appliqué les lois racistes et antisémites. Le personnage principal est un juge américain vieillissant, choisi par défaut pour un tribunal dont tout le monde commence à se désintéresser. 

Sa confrontation aux accusés et aux civils allemands dans la Nuremberg détruite par les bombes alliées explore bien plus profondément la banalité du mal théorisée par Hannah Arendt, à l’instar de Zone d’Intérêt (Jonathan Glaser, 2023), qui évoque la Shoah sans jamais la montrer, si ce n’est de loin, depuis la tranquillité apparente du jardin des bourreaux, ou du génialissime Jean Renoir dans La Grande Illusion, analyse des rapports de classe et du nationalisme débridé dans un camp de prisonniers de la Première Guerre mondiale. 

Ces films nous transmettent l’horreur et les complexités morales infinies de ces événements historiques sans avoir à bombarder nos sens d’effets visuels ou sonores à la manière d’un Steven Spielberg. 

Tous les mois, notre critique cinéma Jocelyn Daloz explore le septième art dans son contexte socio-historique.

Vous venez de lire une chronique en libre accès, tiré de notre édition papier (Le Regard Libre N°124). Débats, analyses, actualités culturelles: abonnez-vous à notre média de réflexion pour nous soutenir et avoir accès à tous nos contenus.

James Vanderbilt
Nuremberg
Avec Russell Crowe, Rami Malek et Richard Grant
Janvier 2026
148 minutes

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