Ce que dévoile l’«Atlas d’histoire vaudoise»

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écrit par Jonas Follonier · 20 mai 2026 · 0 commentaire

Avec 132 cartes inédites, l’ouvrage co-dirigé par Corinne Chuard propose une lecture visuelle et interactive du passé. En croisant textes et représentations, il met en lumière des dynamiques historiques dont la portée dépasse largement les frontières régionales.

Co-directrice de l’Atlas d’histoire vaudoise, la journaliste Corinne Chuard, historienne de profession, revient sur les apports de ce format, qui invite le lecteur à naviguer entre cartes et textes pour mieux saisir les transformations d’un territoire. De la mobilité ancienne des frontières à l’essor fulgurant du XXe siècle, l’ouvrage rend visibles des évolutions souvent abstraites. Une démarche qui, au-delà du cas vaudois, éclaire les mécanismes généraux de construction politique, économique et sociale.

Le Regard Libre: Que permet le format de l’atlas par rapport aux deux précédentes publications de l’association éditrice – la somme Histoire vaudoise publiée en 2015 et sa version brève sortie en format de poche en 2019, Histoire vaudoise, un survol, qui ont toutes deux été des succès éditoriaux?

Corinne Chuard: Dans la lecture d’un atlas, l’implication du lecteur est différente. Ce format lui permet, en un regard, de visualiser l’évolution d’un territoire. Les cartes comportent clairement une dimension ludique. Le lecteur est appelé à décoder, à «s’amuser» dans ce va-et-vient entre le texte et la carte, qui jouent entre eux. Si la carte est prioritaire, l’Atlas d’histoire vaudoise propose néanmoins un texte qui donne l’essentiel des informations historiques sur le canton. Entre le texte et la carte déployés sur deux pages, il y a une dynamique et un souci de maintenir le lecteur en éveil. C’est une façon de les faire entrer dans l’histoire du canton de Vaud de manière différente, plus participative, plus interactive.

Y a-t-il des démarches équivalentes dans les autres cantons?

Oui, ces dernières années ont vu la publication de plusieurs atlas: l’Atlas historique de la Suisse (Alphil, 2020), l’Atlas historique des pays romands (Passé simple & Attinger, 2020), ou encore l’Atlas historique du Pays de Genève (La Salévienne, 2014, 2017, 2019), et, plus récemment, celui du canton des Grisons.

Qu’est-ce que ces 132 cartes dévoilent de plus surprenant sur le canton de Vaud ou plus largement?

Le canton de Vaud est récent. Il ne date que de deux siècles. Ce fut durant des millénaires  un territoire aux limites effectivement mobiles, pas forcément très fixes, ou en tous cas moins fixes qu’aujourd’hui. Mais, géographiquement, c’est un territoire qui fut toujours au centre des échanges et des routes. Cela dit, c’est sans doute dans le dernier chapitre, celui consacré à la période contemporaine, que l’on prend conscience de l’extraordinaire et très rapide évolution de ce territoire: le canton de Vaud quitte, durant les premières décennies du XXe siècle, son caractère majoritairement rural pour devenir un canton dont le secteur tertiaire prime. Avec les cartes, les graphiques, les chronologies, on prend conscience de la vitesse de ce changement, particulièrement perceptible aux niveaux démographique, économique ou encore politique. Tout se joue en quelques dizaines d’années. On le savait. Mais avec cet atlas, on le voit!

L’historien Olivier Meuwly, l’autre co-directeur de l’ouvrage, relève que le canton de Vaud a été particulièrement touché par les crises des années 1990. Quelles sont les autres spécificités de l’histoire de ce canton en comparaison avec celle du reste de la Suisse?

Le canton de Vaud a été jusqu’en 1798 un territoire sujet et ne connaît une organisation qui lui soit propre véritablement que depuis 1803, lorsqu’il devient un canton égal aux autres au sein de la Confédération. Il se dote alors d’institutions de type républicain qui lui permettront d’avoir une sensibilité particulière aux grandes idées politiques qui émergent après la chute de Napoléon. Il jouera un rôle essentiel dans la montée en puissance du libéralisme et du radicalisme et sera souvent pionnier dans bien des domaines, comme celui de la démocratie semi-directe telle que nous la connaissons en Suisse aujourd’hui.

Le territoire du Pays de Vaud ayant beaucoup changé au fil du temps, qu’est-ce qui fait son unité? 

Sa géographie. Elle n’a évidemment pas changé: de ce territoire, situé entre le Jura, le Léman et les Alpes, a dû se dégager assez rapidement un sentiment d’appartenance de la part de ses habitants.

Dans sa postface, le journaliste Jacques Poget évoque des débats parfois virulents en séance sur des détails cartographiques. Dites-nous-en un peu plus…

Les débats ont été nourris, mais toujours très cordiaux! Chaque sujet a été traité par un expert de la période, soucieux d’apporter une extrême précision dans sa carte. Et c’est cela qui constitue la grande valeur de cet ouvrage: il est destiné à un large public, mais délivre des informations pointues sur chaque étape de l’histoire, tout en étant toujours accessible dans sa présentation. Cet atlas contient quelque mille ans de recherche historique sur le canton de Vaud… Alors, c’est sûr que le travail de synthèse fut parfois ardu!

Justement, le travail cartographique impose-t-il parfois de simplifier – voire de trancher – des débats historiques complexes?

La mise en carte historique impose à l’historien de tracer un trait sur une frontière. Or cet acte n’est pas toujours possible. Il a fallu parfois faire recours à des nuances graphiques – une frontière floutée ou un pointillé, par exemple – pour contourner une «défaillance» des sources ou de la connaissance historique actuelle. Cela a été vrai surtout, évidemment, pour les premières étapes de la vie du territoire vaudois. Mais je ne pense pas que la carte ait la mission d’arbitrer d’éventuels conflits historiographiques. Le détour par la carte a surtout permis de mettre en évidence des aspects parfois oubliés par une narration plus linéaire de l’histoire.

Y a-t-il une carte qui a été particulièrement difficile à produire ou à valider?

Une très grande majorité des cartes sont inédites. Elles ont toutes nécessité beaucoup d’attention au détail historique. Un exemple: fallait-il mentionner, durant la période romaine, un port à Nyon, alors qu’aucune recherche archéologique ne permet de le confirmer? La réponse fut: non! Mais la carte la plus difficile à établir a sans doute été celle consacrée à la construction des frontières intercantonales du canton de Vaud du Moyen Age à 1815. Cette carte veut montrer comment s’est tissée l’extraordinaire dentelle broyarde et à quel moment de l’histoire (guerres de Bourgogne, conquête du Pays de Vaud, République helvétique…) les frontières se sont fixées. Ce fut passionnant!

Certaines cartes résonnent-elles avec des débats actuels?

Avec des débats actuels, sans doute pas, sauf peut-être celles couvrant les XIXe et XXe siècles, qui illustrent le formidable «basculement» du canton vers l’Arc lémanique. Mais avec l’actualité «historienne»: oui! Pensons aux cartes passionnantes expliquant le contexte géopolitique des guerres de Bourgogne alors que nous fêtons cette année le 550e anniversaire des batailles de Grandson et de Morat!

Y a-t-il des zones d’ombre dans l’histoire vaudoise que même cet Atlas ne parvient pas à combler?

Nous aurions vraiment voulu savoir comment, concrètement, les communes se sont formées et quand leurs frontières se sont fixées… On a dû accepter le constat: c’est un domaine historique encore à défricher!

Diplômé en philosophie et journaliste de profession, Jonas Follonier est le fondateur et rédacteur en chef du Regard Libre.

Commandez un exemplaire de l’Atlas d’histoire vaudoise au tarif préférentiel de 54 francs – au lieu de 64 francs – en envoyant un courriel à politique-histoire@bluewin.ch.

Et ne manquez pas la conférence d’OIivier Meuwly, co-directeur de l’ouvrage, le jeudi 11 juin à 19h00 au Cercle démocratique de Lausanne (Place de la Riponne 1).

Corinne Chuard et Olivier Meuwly (dir.)
Atlas d’histoire vaudoise
Infolio
Octobre 2025
208 pages

Vous venez de lire une interview publiée dans notre édition papier (Le Regard Libre N°126).
Jonas Follonier
Jonas Follonier

Correspondant au Palais fédéral pour «L’Agefi», auteur-compositeur-interprète et essayiste, Jonas Follonier est le fondateur et rédacteur en chef du «Regard Libre».

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